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Revoir sa Normandie
dimanche 1er mars 2026, par
24 février 2026
Il a tellement plu ces dernières semaines que la rivière est sortie de son lit, se rapprochant dangereusement du logis.
Les champs de l’autre côté de la rive sont couverts d’eau et lorsque l’on s’en approche s’envolent des nuées de mouettes. Il suffirait d’y ajouter quelques optimistes, et on pourrait imaginer une base nautique où s’ébattraient aussi des vaches.
Revanche sur la grisaille et prochain recul des eaux, il fait maintenant étonnamment beau. La Normandie semble même décontenancée par cet ensoleillement inhabituel en février. On n’est pas ici comme à Paris, tous prêts pour un café au soleil dès que ce dernier pointe son nez sous la froidure.
Pourtant, sur la plage sous le cimetière américain, une petite fille a décidé de sauter dans les vagues. Il faut croire qu’elle, au moins, était prête. La mère laisse faire, la mer se laisse faire.
26 février 2026
La petite bicoque de bord de plage est abandonnée de longue date. Certaines issues ont été forcées, probablement pour abriter des âmes errantes sans droits ni titres.
L’édifice, maintenant ouvert aux courants d’air et aux embruns, se délite inexorablement. En son sein, le mobilier est sans dessus dessous, mais traînent pourtant sur la table des piles d’assiettes, marquant comme la possibilité d’un retour.
Modeste dès sa conception, sa situation laisse néanmoins imaginer combien l’habitat fut précieux à ses occupants. Le bruit continu de la mer et les quelques mètres carré de pelouse au pied des vagues, un truc arraché au temps et au labeur.
Et puis, un jour de fin d’été, un dernier café sur la minuscule terrasse, la fermeture minutieuse des volets, la clé pour le portail, le vrombissement du moteur, la route en sens inverse… pour ne plus jamais revenir.
Tout s’est arrêté, presque sans un bruit, et finalement qu’importe pourquoi, ce n’est que du temps enfui.
« On and on, the rain will say
How fragile we are, how fragile we are »
Sting « Fragile »
28 février 2026
On dirait qu’il ne s’est jamais rien passé dans ce bled, en tout cas pas ces cinquante-cinq dernières années. Il y a pourtant un bien joli château avec vue sur la vallée et une non moins jolie petite église au milieu du village.
Pour ce qui est des événements du passé, on relève un monument aux morts avec une statue de poilu qui brandit une couronne de lauriers. Et le souvenir encore vivace des journées glorieuses qui suivirent le 6 juin 1944, où le Général lui-même fit un passage en ville.
Et puis peut-être plus rien depuis. La vie se réduisait à un bar-tabac-presse, alors qu’on ne fume plus guère et qu’on ne lit plus (on boit encore cela dit), un coiffeur et deux boulangeries. Même la supérette a fini par fermer.
Et depuis quelques temps, comme un frémissement : une petite usine et un centre médical, et hop on réaménage la voirie pour élargir les trottoirs, la crêperie change de mains et devient coquette, une pourvoyeuse de bobuns s’installe, un fromager pose sa plaque, un boucher et un poissonnier prennent place, et même une petite épicerie qui fait terrasse et vins bios avec des tarifs qui évoquent furieusement le 9ème arrondissement.
Mus par un probable réflexe atavique, nous pénétrons dans cet établissement. À peine entrés, la patronne ultra souriante vous vante ses minuscules boîtes de mélange d’épices au prix d’un plat principal dans une brasserie parisienne, et évoque longuement « les petits producteurs » avec lesquels elle travaille.
Et on se retrouve à boire sous un soleil de février une bière à la… verveine (sorte de liaison entre la jeunesse passée et la vieillesse à venir), évidemment brassée localement, et encouragés par un inévitable : « bonne dégustation ».
Vous savez quoi ? C’était très bon : la boisson, le lieu, le moment.
Sébastien Bourdon