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« La Fièvre dans le Sang » de Élia Kazan (1961)

dimanche 11 avril 2021, par Sébastien Bourdon

Tu ne Baiseras Point

Dans leur livre « Cinquante ans de cinéma américain », Tavernier et Coursodon envisagent ce film comme pouvant à lui seul répondre à la question : « qu’est-ce que le cinéma ? ». Non pas qu’Élia Kazan soit éventuellement le plus grand des réalisateurs - c’est toutefois un point de vue qui pourrait se défendre - simplement est condensé selon eux ici ce qui fait l’essence de l’art cinématographique.

Au début des années 60, Élia Kazan est dans une forme particulièrement éblouissante puisqu’il tourne consécutivement trois chefs d’œuvre : « La Rivière Sauvage », « La Fièvre dans le Sang » et « America, America  ».

Nous sommes au Kansas, à la fin des années 20, Dean (radieuse Natalie Wood) et Bud (Warren Beatty, dans son premier rôle à l’écran) sont des lycéens qui s’aiment d’amour tendre. En réalité, cette relation n’est sage que par contrainte et la civilisation corsetée qui les a vus naître ne cesse d’empêcher toute légitime concrétisation physique de ces élans du cœur (d’où « la fièvre dans le sang », titre français plus évocateur que l’extrait du poème de William Wordsworth qui sert de titre original cf. Infra).

C’est d’autant plus douloureux qu’ils sont beaux comme des astres, et que leurs corps tremblent d’un désir exacerbé par la nouveauté de ce sentiment jeune et puissant communément appelé amour.

D’abord metteur en scène de théâtre, Kazan a ici tendance à peut-être un peu trop souligner le désir frustré, s’incarnant notamment dans des gestes de rage ou des pleurs de désespoir (avec une indiscutable théâtralité donc). Ainsi de Dean qui jette son nounours hors de son lit ou des claquements de porte de voiture de Bud quand les baisers ne peuvent déborder, au contraire de la cascade en arrière-plan, toute symbolique.

Tout cela est donc très signifiant, Kazan projetant à l’écran la célèbre méthode théâtrale Stanislavski (devenue ensuite méthode Strasberg : ne pas jouer bien, mais jouer juste), et l’on pourrait aussi bien être ici chez Tennessee Williams ou Arthur Miller. Le corps trahit les tourments humains et soudain même, enfiévré, il se dérobe et s’effondre.

Élia Kazan était un immense cinéaste et d’avoir œuvré sur les planches n’a en rien rendu malhabile sa manière de filmer les êtres et les lieux (et leurs histoires). Peu de cinéastes ont ainsi su si bien montrer des situations en apparence établies mais toujours sur le point de céder, qu’il s’agisse de territoires, de personnages ou de morale, dans une photographie aussi personnelle que somptueuse.

Probablement, et comme en écho aux années 50 et 60, est ainsi montrée ici une société tiraillée par des courants contraires : la volonté de la faire tenir contre le mouvement naturel des humains - le désir par exemple - est évidemment intenable. On ne peut alors s’en sortir que par la folie ou le renoncement. Pour la révolte, il faudra patienter encore, comme nos protagonistes en feront l’amère expérience.

On n’est bien incapable de faire un classement, mais la scène finale est probablement une des plus belles jamais filmées. Il ne faut évidemment point trop en dire, mais rarement ont été si bien et si élégamment réunis sur un écran les regrets et le temps enfui, dans une dernière valse (des sentiments).

Sébastien Bourdon

« What though the radiance
which was once so bright
Be now for ever taken from my sight,
Though nothing can bring back the hour
Of splendour in the grass,
of glory in the flower,
We will grieve not, rather find
Strength in what remains behind ;
In the primal sympathy
Which having been must ever be ;
In the soothing thoughts that spring
Out of human suffering ;
In the faith that looks through death,
In years that bring the philosophic mind.
 »

William Wordsworth (NB : nom de famille tout à fait formidable pour un poète)

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