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« Le Feu que tu portes en Toi » d’Antonio Franchini
samedi 13 juin 2026, par
Mater Dolorosa
En ces temps où l’on abat les figures patriarcales, voilà un bouquin qui prend clairement la tangente. En effet, à longueur de pages, Franchini dézingue sa mère, dragon qui aura hanté son existence, et auprès de laquelle aucune tranquillité n’était envisageable.
Angela est un monstre, il n’y a pas d’ambiguïtés sur la description faite d’elle par l’auteur : éruptive, volcanique, aussi physiquement envahissante qu’étroite d’esprit, napolitaine dans ce que la ville peut avoir de pire, ne conservant de positif de ses origines géographiques que la verve et la cuisine.
Il n’est pas anodin qu’un personnage aussi romanesque soit devenue mère d’écrivain, jusqu’à finalement entrer avec fracas dans un livre (même si elle trouvait que travailler dans la littérature, c’était quand même un peu un boulot de femme, voire de femmelette).
La mère, ce symbole en principe intouchable en Italie est donc ici littéralement - c’est le cas de le dire - dégommée de son piédestal. La plume, sans être amère, est trempée dans une rage féconde, que tempèrent quelques éclats de tendresse ou de nostalgie.
Parce qu’il lui en veut encore à cette femme d’avoir été si détestable, avec lui comme avec ses sœurs, avec la terre entière même. Poursuivant une tradition entamée avec sa propre génitrice, Angela balance sur tout et sur tout le monde, et bien que parfaitement inculte ou presque, cela ne freine aucunement ses ardeurs mesquines et un complexe de supériorité sorti d’on ne sait où.
Au regard d’autrui, Angela fait d’abord illusion, surtout lorsqu’elle déménage de Naples à Milan pour être proche de son fils, à la fin de sa vie. Les nordistes y voient un personnage haut en couleurs - son patois y joue pour beaucoup - lui donnant un charme apparent allié à son énergie, mais elle ne fait pas illusion longtemps.
Dans l’édition originale italienne, Angela s’exprime presque systématiquement en napolitain, langue restituée telle quelle, comme essentielle à la compréhension du personnage. Tout traduire en un français normé serait revenu à trahir le texte, et le traducteur - Christophe Mileschi - s’est sorti de cette ornière en lettré habile : cette figure féminine s’exprime en une langue inspirée de l’occitan, sabir étrange mais finalement compréhensible, et qui ne prive ainsi pas Angela de sa particularité et de sa couleur, essentielles à la compréhension du propos de Franchini.
La rage recuite du fils s’amplifie avec l’âge (et le déménagement de sa mère en bas de chez lui) et l’auteur en vient à maudire plus encore cette satanée génitrice, archaïque et inculte, emblématique d’une certaine Italie arriérée et renfermée sur elle-même.
« Je déteste son opportunisme, son racisme, son classisme, son égoïsme, son poujadisme, son clientélisme, sa demi- culture pire que l’ignorance, sa rancœur, l’agrégat de maux nationaux, qu’elle incarne en bloc, sans exception, à tel point que je me suis convaincu que s’il existe une figure symbolisant les horreurs de l’Italie, une créature en chair et en os les récapitulant toutes, c’est Angela, ma mère. »
Approchant lui-même les portes de la vieillesse, ce temps écoulé ensemble, puis séparément, a comme creusé plus encore le fossé. Et pourtant, les dernières pages du livre, abordant la fin de vie d’Angela, trahissent une insondable émotion, pudiquement exprimée : le temps s’est enfui et si affreux aient été les responsables de votre séjour terrestre, une mélancolie demeure.
« J’ai compris quelle était la forme de son amour. Une forme d’amour erronée mais je crains que tous les amours soient d’une manière ou d’une autre erronés ».
Sébastien Bourdon