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Jean-Pierre Melville, un dramaturge

mercredi 22 avril 2026, par Sébastien Bourdon

Bernard Stora raconte en des pages vivantes que Jean-Pierre Melville pouvait souvent être odieux, glacial, cherchant des proies parmi ses troupes (« Dans le Cercle Rouge » - éditions Denoël). Celui qui semblait hésiter devant l’assaut était condamné, Melville ne le lâcherait plus, l’utilisant comme bouc émissaire de ses angoisses de créateur.

Bourvil, sur ce tournage sinistre d’un futur chef d’œuvre, est très malade, sa fin est proche. Le personnage gelé qu’il interprète est comme au diapason de son corps qui se raidit sous l’invasion destructrice.

Et puis, dans un dernier sursaut, alors qu’on filme la scène finale, celui qui fut un des hommes les plus drôles du pays, redevient celui-là exactement. En réponse à une ligne de dialogue, où l’on interroge le flic qu’il incarne sur ses méthodes, Bourvil soudain hilare, se met à chanter « la tactique du gendarme ». Moment aussi saugrenu qu’émouvant et drôle, il laisse à penser que l’on pouvait rigoler aussi rigoler un peu chez Melville.

Stora décrit Alain Delon comme un impeccable professionnel. Il arrive à l’heure, son texte bien en tête et en bouche, jouant sa partition, avant de repartir vivre les autres tranches de sa vie.

Quand Melville est mort, d’un infarctus à table, Delon a traversé la France de nuit en voiture. Ils s’étaient quittés fâchés et, à moins qu’une telle chose ne soit possible ad patres, la paix entre eux ne sera pas signée, il manquera un combattant.

Alors que Jean-Pierre est mort depuis un mois, le même Delon, dans une interview filmée, raconte sérieusement que les deux hommes travailleront un jour à nouveau ensemble, sans jamais évoquer le fait que le cinéaste n’est plus. Le deuil impossible.

Quand on raconte ces choses là, après les avoir lues ou entendues, on peut aussi les tenir un peu à distance : ces portraits d’hommes presque guerriers, aux trajectoires quasi mythologiques… alors que le cinéma c’est pour de faux. De surcroît, les humains reconstruisent les souvenirs, c’est scientifiquement prouvé, et ceux-là ne sont même pas sur pellicule, ils hantent alentours.

La tentation est en effet forte de donner aux saltimbanques plus de romantisme encore, alors que c’est dans les films et les œuvres de fiction de toutes formes que cette expression trouve ses paroxysmes.

Ces racontars d’hommes sombres qui s’aimaient avec pudeur sous le regard fasciné des femmes, il faut peut-être s’en défier, mais ne jamais cesser d’aimer les films. Particulièrement ceux de Melville, là-dessus, entre autres, Delon avait raison.

Sébastien Bourdon

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