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« Le Dictateur » de Charlie Chaplin (1940)

mardi 26 mai 2026, par Sébastien Bourdon

La Moustache

Chaplin, sous le burlesque, ne cache pas ici ses intentions politiques. Ainsi de ces séquences comiques avec lesquelles s’ouvrent le film : les mésaventures du barbier soldat sont hilarantes, mais c’est de cette guerre exactement que naîtra le nazisme qui fera la matière de l’œuvre.

Évidemment, l’idée reste de faire rire. Le réalisateur pratique à cette fin une mise en scène en miroir : le ghetto juif et le palais d’Hinkel, où tout diffère, permet de produire un écho continu en jouant des allers retours (et en incarnant les deux rôles).

Quand bien même on l’aurait vu et revu, ce « Dictateur » conserve encore une grande force comique, l’inventivité de mise en scène et de jeu reste assez fascinante près de quatre-vingt-dix ans plus tard.

Un public contemporain tatillon pourrait déplorer quelques longueurs dans les développements, mais cette grâce continue dans le mouvement à l’intérieur du plan conserve une magie intacte.

Si Chaplin a vite dépassé le burlesque pur pour teinter son œuvre de mélancolie, il le fait ici avec plus de force encore : s’il lui est arrivé avec le personnage de Charlot de dénoncer l’éternelle damnation de la classe ouvrière, s’ajoute ici l’évocation d’un monde qui va disparaître, celui du ghetto juif.

Ce travail de restitution en studio fascine d’autant plus que le réalisateur anglais ignorait, et pour cause, l’horreur absolue qui serait engendrée là. En effet, la Shoah n’en est qu’à ses prémices au moment du tournage.

Chaplin a dit des années plus tard qu’il n’aurait peut-être pas fait le film ainsi s’il avait su. Pourtant, la manière dont est montrée la violence, brutale, imbécile et erratique, semble, même tempérée par le surgissement ponctuel de la drôlerie, parfaitement lucide sur l’innommable à venir.

Il ne savait pas et ne pouvait pas savoir, mais le film n’est pas une seconde naïf, et on pourrait ne rien en changer, même après avoir découvert Auschwitz.

Quant à l’imbécilité des dictateurs, elle n’a pas non plus pris une ride, enfants capricieux et tortionnaires qui ne rêvent que marbre et dorure, et de célébrations d’eux-mêmes, se vautrant très vite dans le crime et l’abjection.

Avec le discours final, Chaplin se risque à une forme de pathos sincère et déchirant, sort du rôle (double en l’espèce) pour un cri du cœur et de l’âme, pour être entendu de nous, symboliquement incarnés en une unique auditrice, une femme à terre et désespérée qui se relève à l’écoute de ces mots et se reprend à espérer (Paulette Goddard).

Sébastien Bourdon

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