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Claude Sautet, une tentative d’introduction
samedi 16 mai 2026, par
À propos de « Vincent, François, Paul et les Autres »
Près de vingt ans à écouter ici (Espace 1789) des gens de cinéma parler de leur art, éventuellement les interroger, et voilà que, par la grâce d’Elsa Sarfati, je me trouve de l’autre côté du miroir.
Certains d’entre vous ont probablement déjà vu ce film, sachant que le voir, ou le revoir, vous procurera des plaisirs différents, mais le risque d’être déçu me semble pouvoir être exclu.
Claude Sautet produisit un cinéma aussi exigeant que populaire, ce qui lui valut de la part d’une certaine critique élitiste un relatif mépris (il n’a ainsi jamais plus aux « Cahiers du Cinéma »).
Il serait facile de nos jours de réduire ses films à un temps donné, esthétiquement marqués, notamment par la tabagie obsessionnelle (on ne lésine pas non plus sur la boisson) : on fume tout le temps et partout, dans les café, les brasseries, dans la voiture, jusque dans la chambre à coucher…
Ce serait oublier le fond : la valse des sentiments, la difficulté d’aimer et d’être, le fait que rien ne se passe jamais comme prévu. Que l’on fume ou pas ne change pas grand-chose à l’affaire, et on peut être pareillement triste à vélo avec une cigarette électronique et un thé matcha.
Cette universalité du propos permet de voir et revoir ses films à tout âge. Seulement à 25 ans, c’est une aimable fiction, passé 40 ans, on peut y retrouver du vécu…
Le film de ce soir semble – par son titre – se concentrer sur le masculin, quand Sautet disait : « c’est dans les personnages féminins que j’arrive à m’exprimer avec le plus de facilité. Sans doute à cause de leur besoin d’action, leur plus grand courage, leur intrépidité même ».
Rassurez-vous, là encore les femmes ne font pas tapisserie.
Septième film de Sautet, scénarisé avec Jean-Loup Dabadie, « Vincent, François Paul et les autres » sort en 1974. Adaptation d’un bouquin de Claude Néron, « La Grande Marade », titre qui ne fut pas retenu pour le film et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne donne pas d’indication fiable sur le sujet.
Sautet a dégrossi le livre, y a ajouté les week-ends à la campagne au cours desquels le groupe d’amis se retrouve, traversant le temps, habités par diverses inquiétudes, constatant le vieillissement de leurs idéaux de jeunesse… rien que de très actuel finalement.
Vincent (Yves Montand), c’est évidemment Claude Sautet : « la vulnérabilité, l’instabilité, l’angoisse ». Montand s’angoissera à l’idée de jouer un potentiel looser, problème qui reviendra plus tard dans le film « Garçon ! » (1983), au point de saboter un peu le scénario et le film au passage, Sautet s’étant cette fois un peu plié aux caprices du vieil acteur.
Ces vieux amis ne sont pas forcément animés de sentiments positifs, travaillés aussi qu’ils sont par la jalousie, la mesquinerie, ce qui entraîne d’inévitables conflits, plus ou moins larvés, quand ils ne s’expriment pas brutalement : ainsi de la meilleure scène d’engueulade autour d’un gigot de toute l’histoire du cinéma français. Ici Michel Piccoli fait son Claude Sautet, avec cette colère absolument pas maîtrisée.
Anecdote personnelle : Michel Piccoli est venu en ces mêmes lieux il y a quelques années, pour y lire un passage du…« Cosmoschtroumpf », chef-d’œuvre de la littérature s’il en est (et je suis sérieux).
Il est vrai que Sautet était connu pour être quelque peu caractériel et soupe-au-lait, mais sans jamais atteindre les sommets d’antipathie et de brutalité d’un Jean-Pierre Melville.
Les trois principaux acteurs du film sont d’origine italienne, ce qu’ils sont probablement également dans le film, incarnant une certaine génération de parvenus avec d’autant plus d’aisance qu’ils viennent exactement de là.
Il n’y a donc pas que les tourments amoureux dans ce film, mais aussi l’angoisse économique, la peur du déclassement, pas moins mortelles que l’amour. Là encore, en quoi le film pourrait sembler daté ?
Sautet disait que l’on ne filme pas forcément ce qu’on aime, mais ce qu’on aime montrer, ce qui n’est pas une mince nuance. Souvenons-nous que Claude Sautet a commencé par le polar, genre qu’il aimait, pour filmer ensuite les relations humaines sans avoir besoin d’intrigue policière pour soutenir son intrigue. On pourrait le comparer à Riyad Sattouf qui dit beaucoup aimer l’heroic-fantasy, mais a préféré dessiner des choses plus personnelles et intimes (rencontrant au passage un immense succès).
S’agissant de l’écriture, rappelons que même devenu célèbre, Claude Sautet était régulièrement contacté pour réparer des scénarios dont on ne savait plus comment en faire une matière filmable. Le cinéaste disait adorer faire ce que Truffaut appelait du « ressemelage ». Ses talents de scénariste étaient donc reconnus, aussi bien par le public que par ses pairs.
Cela m’évoque un film que je déteste tout particulièrement - « Le Vieux Fusil » de Robert Enrico (1975). De digne dans ce naufrage obscène, il n’y qu’une seule scène : Philippe Noiret, et évidemment Romy Schneider, couchent ensemble pour la première fois et échangent quelques mots, quelques banalités fragiles, avec délicatesse et sensibilité, et je me suis dit, c’est fou, on dirait du Claude Sautet. Normal, ce dernier ayant été appelé au secours pour écrire cette scène.
Grand anxieux, tout en tension, Sautet aimait entre chaque film s’accorder le temps de lire, écouter de la musique, pour refaire le plein, en somme.
Ce besoin de se réparer dans l’art des autres vaut pour lui, mais sans doute aussi pour nous autres, spectateurs avides de comprendre le monde, de se détacher un peu du nôtre, pour ensuite, mieux se le réapproprier.
Claude Sautet est un homme dont l’art nous aide à vivre.
Sébastien Bourdon