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« L’être Aimé » de Rodrigo Sorogoyen

jeudi 4 juin 2026, par Sébastien Bourdon

Tout sur son Père

Esteban Martínez (Javier Bardem), cinéaste espagnol de son état, a connu son heure de gloire locale, avant de partir faire une carrière américaine. Il n’a pas laissé ici que de bons souvenirs, s’étant illustré par quelques excès comportementaux, liés notamment à la boisson et à un tempérament difficile. De retour sur ses terres natales pour une nouvelle réalisation, il se lance dans le népotisme tardif en embauchant sa fille Emilia (Victoria Luengo).

Ce qui sous-tend cette proposition n’est pas forcément limpide, Esteban ayant littéralement abandonné cette enfant assez rapidement pour mener sa nouvelle vie outre-Atlantique, affective comme professionnelle. En réalité, le père et la fille ne se connaissent tout simplement pas.

Voila donc, après « Valeur Sentimentale » de Joachim Trier (2025), un deuxième film européen récent où un père absent, mais cinéaste, va chercher une fille dont il ne s’est jamais occupée pour la coller devant sa caméra.

Dans les deux cas, ces quinquas sur le retour entendent profiter du tournage à venir pour nouer ou renouer des liens quasi inexistants avec leur descendance, en leur donnant le rôle principal (descendance qui a par ailleurs quelques raisons légitimes d’être animée de frustration et rancune).

L’avantage d’être artiste, c’est qu’on a quand même des moyens un peu hors normes de se rabibocher avec ses enfants.

Évidemment, on reconnaît ces hommes à leur enthousiasme à propos d’eux-mêmes, quand les jeunes femmes concernées ont quand même l’impression - légitime et fondée - d’une sacrée tentative d’entourloupe.

Si chez Trier on se déparait assez rapidement de toute cruauté bergmanienne, chez Sorogoyen, l’âpreté et la maîtrise de la tension sur la durée donnent un tout autre film, dont le ton est donné dès la première - longue - séquence.

Il est vrai que faire durer les scènes est devenu la marque de fabrique du réalisateur espagnol, laissant le temps long d’un simple dialogue plonger très profondément dans les rancœurs et dissensions anciennes, qui ne tardent d’ailleurs pas à ressortir lors de ce déjeuner de retrouvailles père-fille.

Avec beaucoup de finesse, même s’il ne lui nie pas un certain charme - physique notamment - Sorogoyen ne cherche pas à sauver son personnage, pas mauvais bougre, mais aussi égocentrique que caractériel, réalisateur volontiers démiurge aux dépens de ses équipes (sa propre fille inclue).

Ces retrouvailles complexes le sont d’autant plus qu’elles se font dans le cadre d’un tournage exigeant à tous points de vue, à Fuerteventura sur les îles Canaries.

Là encore, le réalisateur fait des prodiges de ses champs contre-champs, méthode pourtant éculée dont il sait extraire une possible violence qui ne s’exprimera jamais complètement.

L’ambiance sur le tournage n’est en effet pas aussi légère que sur « La Nuit Américaine » (François Truffaut - 1973) et le plateau ressemble plus souvent à un ring qu’à un espace où l’on produit les rêves.

Il n’en demeure pas moins que dans de nombreux plans majestueux, des lieux comme des gens, Sorogoyen extrait de ces exaspérations incessantes la possibilité de l’amour et de la beauté, malgré tout, devant et derrière la caméra.

Sébastien Bourdon

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