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« Sans Toit ni Loi » d’Agnès Varda (1985)
mercredi 10 juin 2026, par
Clocharde Céleste
Pas de suspense, le film s’ouvre ou presque sur le cadavre de l’héroïne, Mona (Sandrine Bonnaire), gisant au bord d’un champ dans un hiver humide et froid.
Agnès Varda se fait alors ici reporter, en voix off d’abord, alors que Mona s’extrait nue de l’océan, telle une Vénus boticellienne, avant de remettre ses oripeaux sales et de poursuivre son errance.
La caméra de la réalisatrice part rencontrer tous ceux qui ont croisé la défunte dans les semaines ayant précédé le drame. Ils témoignent face caméra, le procédé consistant ensuite à remonter le temps par des flashbacks qui redonnent vie à Mona.
S’y croisent tous les protagonistes par un montage aussi discret que virtuose, et la réalisatrice de chercher ainsi à comprendre qui était Mona et pourquoi elle est morte dans un tel dénuement (« du fossé à la fosse commune »).
Il n’est jamais facile de faire tenir un film quand on commence par en révéler la fin, et on se doute même que la recherche des causes du décès n’aura rien d’un suspens policier, tant elle importe peu. Mona est venue simplement trouver là une fin inéluctable.
Agnès Varda est ici, comme elle le fut souvent, au plus près des gens et les regarde sans jugement. Ainsi, dans cette ultime déroute, Mona croisera des visages et des figures, bien intentionnées comme épouvantables, elle-même étant assez revêche et ne provoquant guère d’empathie.
Mona est en colère contre la société, quasi nihiliste, mais on ne sait pas franchement pourquoi, elle a peut-être adhéré un temps au système, puis a bifurqué vers une liberté absolue, que certains même lui envient. La vérité est pourtant dans l’impasse de son existence, qu’elle trouvera immanquablement (« c’est pas l’errance, c’est l’erreur »).
Cette œuvre, assez austère, rencontra, et à juste titre son public, bien qu’Agnès Varda n’y joue pas la partie - de campagne - la plus fantasque de sa carrière.
Pourtant, l’organisation du récit et sa vivacité frappent immédiatement, les paysages de la campagne nîmoise sont figés par le froid, mais le film est comme une machine - de mort - qui ne se laisse freiner par rien. Une péripétie chasse l’autre, sans répit.
Dans cette fiction aux accents naturaliste, Varda parvient toutefois à glisser un peu de fantaisie, d’onirisme (jusqu’au cauchemar) et même du rire, Mona cultivant le calembour à propos de tout et de rien.
Ainsi et de tout cela, la réalisatrice fait un grand film, dont elle dit elle-même dans le générique d’ouverture avec une invention langagière et poétique, qu’il est « cinécrit » (dédié à Nathalie Sarraute, le film emprunte en effet le ton neutre du « nouveau roman »).
Sébastien Bourdon