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Agnès Varda, une tentative d’introduction
lundi 8 juin 2026, par
A propos du film « Sans Toit ni Loi » (1985)
Née en Belgique en 1928, décédée à Paris en 2019, cinéaste, photographe et plasticienne, Agnès Varda a en soixante-cinq ans de cinéma réalisé une trentaine de films courts et longs, obtenu des tas de prix, et était quasi devenue à la fin de sa vie, en sus de ses divers talents, une figure de la pop-culture.
A l’hiver 2023 – 2024, la Cinémathèque Française avait consacré une exposition à la cinéaste (« Viva Varda ») et la communication faite à cette occasion (affiches, tote-bags etc.) reprenait cette image devenue la sienne.
Puisque c’est en cet exact état que la mort l’a saisie - petite dame rondouillarde, souriante aux cheveux bicolores - on a tendance à résumer Agnès Varda à ce cliché. Ce serait omettre son immense talent et la force de caractère et la détermination qu’il a fallu à cette pionnière de la Nouvelle Vague pour poursuivre sans relâche sa voie, en dehors, ou du moins à côté du système.
Parce qu’on a eu tendance à l’oublier, moins aujourd’hui et c’est justice, Varda ne fit pas moins partie de ce mouvement cinématographique révolutionnaire que ses pairs masculins.
On pourrait même dire qu’elle les précéda puisqu’elle réalisa le premier film à entrer dans cette catégorie : « La Pointe Courte » est sorti en 1955, quand Truffaut ne sortit ses « Quatre cents Coups » qu’en 1959 et que le « A Bout de Souffle » de Godard dut attendre 1960.
Dès ce premier film, tourné à Sète en 1954 (le film porte le nom d’un quartier de la ville), lieu où elle vécut avec sa famille pour fuir la guerre, Varda se distingue par une certaine audace formelle et esthétique, questions qu’elle avait déjà travaillées puisque photographe au travail remarqué.
Si l’objet était novateur dans le ton et la forme, il peut toutefois paraître un peu empesé aujourd’hui : le couple formé par Philippe Noiret et Sylvia Monfort a le dialogue théâtral et lourdingue.
Un pêcheur local aurait ainsi déclaré après avoir vu le film et à propos des deux seuls comédiens professionnels sus-évoqués : « Ce serait très bien s’il n’y avait pas ces deux bourriques. » Il n’est pas anodin de dire que ce propos est rapporté par la réalisatrice elle-même, l’esprit de sérieux n’ayant jamais été son truc…
La fantaisie marque donc toute l’œuvre de Varda (même si dans sa jeunesse elle affichait une figure quasi autoritaire, en femme extrêmement déterminée débarquant dans un monde pas forcément organisé pour l’accueillir, doux euphémisme).
Ceci dit le film qui sera projeté dans un instant ne verse pas tellement du côté onirique et farfelu de Varda, ou si peu, mais nous y reviendrons.
L’identité de la cinéaste se forgea plus fortement encore avec un film qui n’a pas pris une ride (sauf si on est allergique à la musique de Michel Legrand) : « Cléo de 5 à 7 » en 1961.
Il y a dans ce cheminement inquiet de Cléo dans les rues de Paris la quintessence esthétique de la Nouvelle Vague, le mouvement vers l’extérieur, hors du studio en somme, et l’introspection, la protagoniste étant dans l’attente d’une nouvelle potentiellement grave sur sa santé.
Des gens qui se parlent en marchant, c’est presque la définition la plus pure de cette école française de cinéma (certes un peu réductrice) qui marqua son époque, et qui garde une influence énorme sur le cinéma hexagonal (mais pas que, des nouvelles vagues, il y en eût ensuite dans d’autres pays, à l’est notamment).
Mais dès le suivant, Varda bouscule violemment son style, passe à la couleur – et quelle couleur – décrivant subtilement sous une apparence presque onirique, la naissance d’un adultère dans une famille, sans émettre le moindre jugement moral, ce qui valut au film d’être interdit aux moins de 18 ans (« Le Bonheur » 1964).
On va s’épargner un inventaire à la Prévert de toute sa cinématographie, d’autant que je n’ai pas tout vu, mais retenons l’essentiel, cette grande liberté qu’elle s’est toujours accordé, en faisant de manière chic et pas chère un cinéma éminemment personnel, même si protéiforme, parfois pour des raisons de coût, mais aussi pour de simples raisons de circonstances.
En effet, suivant toujours son instinct et ses envies, elle pouvait ainsi filmer à côté de chez elle quand elle ne pouvait faire autrement pour cause de maternité (le documentaire « Daguerréotypes » tourné rue Daguerre, où elle vivait, en 1975), ou au lointain si son histoire personnelle ou les vents de l’époque l’y portaient (Los Angeles pour « Documenteur » - 1981, Cuba pour « Salut les Cubains » - 1963 etc.).
Intégrant sa fantaisie, sa réflexion, son audace formelle à tout ce qu’elle faisait, elle mélangeait les styles, produisant un cinéma hybride - parfois fatiguant, reconnaissons-le - « Lions Love » (1969 - et toujours renouvelé.
Cette liberté lui a permis de rester presque toujours dans le coup, et même de renouer régulièrement avec le succès critique et public (« Cleo de 5 à 7 », « Sans Toit ni Loi » etc. et plus tard, l’alliance avec le plasticien JR pour « Visages Villages » en 2017).
Le parcours de l’exposition précédemment évoquée, habile et bien agencé, se clôturait sur les questions pertinentes de la place des femmes dans l’industrie du cinéma.
Féministe évidemment, souvenons-nous de son investissement dans la légalisation de l’avortement, par l’action publique comme par le cinéma (« L’une Chante, l’autre Pas » en 1977), Varda aura donc aussi beaucoup milité, et avec une efficacité mondialement reconnue, pour que soit laissée la place revenant de droit aux femmes dans l’industrie du spectacle (et pas seulement aux actrices de moins de quarante ans).
Inventrice de formes, elle savait donc aussi cultiver le fond.
Venons-en maintenant au film de ce soir, « Sans Toit ni Loi » (1985), assez rude sur le fond comme sur la forme, mais tout à fait caractéristique de l’attention toujours portée par la cinéaste aux plus démunis.
Comme dans « Sunset Boulevard » (Billy Wilder – 1950), on sait au début déjà la fin : le cadavre d’une sans-abri est trouvé dans un champ.
Il faut alors imaginer Varda cinéaste-reporter (en voix-off), trimballant sa caméra pour une enquête auprès de ceux qui ont croisée la défunte, afin d’essayer de comprendre ce qui lui est arrivé, mais aussi qui elle était (l’autre procédé étant le flash-back, porté par les récits des personnes interrogées).
Je ne vais point trop en dire, mais malgré le sujet, Varda arrive à caler dans ce film sombre un peu de sa personnalité lumineuse et drôle, et notamment dans une scène inattendue dont je ne vais rien dire, vous en laissant la surprise. L’effet de sidération est tel que ce n’est qu’une fois la scène passée que l’on réalise à quel point cette séquence est décalée dans le film.
Mais là aussi, elle n’en était pas à son coup d’essai, ainsi de ce court-métrage burlesque où figure notamment Godard, au beau milieu de « Cléo de 5 à 7 ».
Pour finir cette introduction, vous lirez dans le générique d’ouverture que ce film est « cinécrit », par l’inventivité du terme et ce qu’il exprime, je trouve qu’Agnès Varda dit là beaucoup de son œuvre.
Sébastien Bourdon