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Discours prononcé le 28 mai 2026, à l’occasion du baptême de la Promotion D1 « Simone Veil » du Lycée François 1er du Havre, en présence d’Eva Joly
mercredi 3 juin 2026, par
Au baptême d’une promotion de jeunes juristes en devenir, il fallait peut-être ajouter la présence d’un avocat. En tout cas c’est ce que s’est dit Caroline Trévisan. En fouillant rapidement dans son beau carnet d’adresses, mon nom commençant par la lettre B, elle m’a trouvé rapidement et me voilà.
Je la remercie vivement de cette opportunité qui m’est ainsi donnée.
Nullement spécialiste de la chose pénale, mais pratiquant exclusif du droit du travail (employeurs comme salariés, je n’ai aucune morale), me voilà à devoir m’exprimer devant une célébrité du monde judiciaire contemporain, en doutant quand même un peu au passage de ma légitimité.
Car réalisez bien jeunes gens, que nous avons aujourd’hui parmi nous une figure qui n’a pas usurpé sa réputation d’intégrité intellectuelle, doublée d’indiscutables compétences techniques, lui permettant - et à juste titre - de largement défrayer la chronique judiciaire lorsqu’elle s’est attaquée à la corruption, avec énergie et courage, au plus haut niveau de notre société.
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Ce n’est donc pas sans émotion que je prends ainsi la parole devant elle et devant vous.
L’affaire Elf, dans laquelle Eva Joly s’est particulièrement illustrée, semble avec le recul comme une mise en bouche au regard d’autres dossiers ayant émergé ensuite, mêlant les intérêts publics et privés, et la politique dans ce qu’elle peut avoir de moins noble.
On pense évidemment au procès, voire aux procès puisque l’on peut mettre le pluriel, de l’ancien président Nicolas Sarkozy. Rien ne nous aura été ici épargné, même un ouvrage grotesque sur sa maigre (trop maigre ?) expérience pénitentiaire.
Eva Joly, vous aurez donc beaucoup fait pour la justice de ce pays, mais il reste malheureusement encore pas mal de travail. Ils restent trop nombreux ceux qui oublient, au prétexte de leur place dans la société, réelle ou imaginée, que la loi commune est applicable à tous.
On peut toutefois tirer de ce long procès Sarkozy et de ses multiples rebondissements, l’impression que, malgré tout, justice fait parfois son travail et passe au milieu des hommes, sans oublier de punir ceux qui doivent l’être.
En ces journées caniculaires de mai 2026 (au Havre !), l’engagement écologiste de Madame Joly semble s’inscrire dans la même exigence face aux défis les plus prégnants dans notre société (la canicule de l’été 2003 apparaît ainsi comme un modeste avant-goût de celle de mai 2026).
Revenons à vous, les baptisés de la promo : votre promotion porte le noble nom de Simone Veil. Je vais parler d’un temps que vous n’avez pas pu connaître. J’ai eu le privilège à l’adolescence, à peine plus jeune que vous donc, de rencontrer, ladite Simone Veil. Elle était venue dans mon lycée évoquer les élections européennes auxquelles elle était candidate avec Jean-Louis Borloo (également présent pour l’occasion).
C’était peut-être la figure la plus fameuse que ma carrière additionnée d’écolier, collégien et enfin lycéen, m’ait permis de rencontrer (il est vrai qu’on ne croise guère de vedettes à Montmorency, Val d’Oise - 95160).
Évidemment, elle n’était pas venue là pour échanger avec Sébastien Bourdon, mais avec tous les lycéens, réunis pour l’occasion dans le petit cinéma local, justement appelé l’Eden.
Nous étions probablement assez ignorants de tout ce qu’avait pu accomplir cette femme exceptionnelle, de sa sortie des camps de la mort à la légalisation de l’avortement, jusqu’à la présidence du Parlement Européen. N’empêche que dans ma famille, ce n’était pas n’importe qui, et que de la voir en vrai, discrète mais vibrante, me laissa une forte impression.
Anecdotique, mais là plus encore : je vous ai également une fois croisée en vrai, Madame Joly, et ça ne s’invente pas (et ça ne vous évidemment pas frappé) : j’étais à une table à côté de la vôtre, dans un restaurant parisien… aux spécialités nordiques.
Cela me semble un peu décalé, et peut-être malaisant, que d’évoquer ma propre pratique professionnelle après avoir tenu des propos aussi brefs sur des femmes indiscutablement exceptionnelles.
Le droit du travail est un droit de proximité. Nous autres avocats prud’homalistes, il nous appartient d’assurer la noble tâche de défendre nos semblables, dans des conflits opposant les salariés et les employeurs.
Comme futurs praticiens du droit, vous allez devoir maîtriser la matière que vous aurez choisie (ou qui se sera naturellement imposée), ce qui n’exige pas nécessairement de génie, et même encore moins aujourd’hui avec les outils modernes. Un des outils d’intelligence artificielle juridique utilisé par les avocats ne s’appelle-t-il pas… « Genial » !?
Ces développements technologiques, leur facilité d’accès (pour peu qu’on en paye le prix), ont profondément modifié l’exercice de la profession. À se demander parfois si l’on pourra encore servir à quelque chose.
Pourtant il n’est pas de journée où la pratique de juriste, celle d’un avocat, ou celle d’un juge, ne rappelle combien l’humanité et la compréhension du prochain sont essentielles dans l’exercice de la défense.
L’autre jour, phénomène rare au Conseil de prud’hommes, les parties concernées étaient présentes à l’audience, en sus de leurs avocats respectifs, l’employeur – que je défendais - comme la salariée. Facile à affirmer de mon côté de la barre, mais les demandes formées étaient tout à fait délirantes, tant dans leur fondement que dans leur quantum.
J’ai donc, mon tour venu, longuement plaidé pour démonter un à un les arguments de la demanderesse. Lorsque je me suis retourné vers la salle, la présidente avait demandé à la salariée si elle souhaitait s’exprimer, j’ai constaté que cette dernière était en larmes. Je me suis senti un peu penaud d’être ainsi responsable de cette souffrance étalée publiquement.
La salariée a d’abord refusé de prendre la parole, trop bouleversée, laissant mon client s’exprimer (il était moins ému, mais tout aussi concerné). Ce dernier, avec sincérité, a tenu à donner sa version des faits précise, assumant même – plus que moi ! - les éventuelles fragilités de notre dossier, mais répétant combien pour lui, la proximité et le dialogue avec ses employés était indispensable.
Ce discours porta ses fruits, la salariée apaisée prit finalement la parole et, entre deux sanglots, expliquât combien elle avait aimé travailler pour cette entreprise, et combien ce fut difficile pour elle de solliciter cette résiliation judiciaire de son contrat de travail.
Puis, son propos a finalement dévié sur sa souffrance post-partum et sur la difficulté qu’elle avait eu longtemps à s’occuper de sa petite fille, âgée de maintenant deux ans.
Personne n’osa interrompre ce discours cathartique, si hors-sujet soit-il dans une juridiction du travail.
En réalité, il m’a semblé que ma Consœur chargée de la défense des intérêts de cette femme s’était insuffisamment préoccupée de savoir si sa cliente avait les moyens psychiques et psychologiques de faire face à un procès, sans travailler plus avant une solution amiable entre les parties.
Je ne dispose pas encore du délibéré dans ce dossier, je ne sais donc comment le conseil de prud’hommes tranchera, mais la leçon fut profitable, même à mon âge avancé.
Il reste essentiel et indispensable que, dans nos professions dites techniques, l’on n’oublie jamais que nous avons affaire à des êtres humains et d’adapter, tant notre exercice que notre pratique, à leur personnalité et à leur capacité à faire face à la potentielle rudesse de la justice. Cette rudesse dans l’exercice que vous-même, Eva Joly, avez aussi expérimentée.
Sébastien Bourdon