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Hellfest 2026
lundi 22 juin 2026, par
Jeudi 18 juin 2026
Brutal Planet
Dans le train de l’enfer qui quitte Montparnasse, un type regarde paisiblement « Les Demoiselles de Rochefort » sur son téléphone. Il n’est pas improbable d’imaginer que dans à peine une poignée d’heures, il sera à Clisson contre la barrière pour écouter Satanic Surfers ou Rivers of Nihil.
Il est 17 heures 30 et sur le site du Hellfest la température ressentie est celle d’une éruption martienne, au bas mot.
Elder, avant d’investir la Valley, fait patienter la foule en diffusant le « Tom Sawyer » de Rush, preuve d’un indiscutable bon goût.
Le groupe avance gentiment ses pions, un prog stoner psychédélique proprement exécuté, suffisamment aérien et planant pour un démarrage en douceur. La nuit leur serait probablement mieux allée au teint, mais l’ensemble aura été aussi beau que convaincant.
Après Elder, Shelter - ça sonne presque comme un titre des Beatles, dites donc.
Papis boudhistes énervés, voilà qui promettait. Après un air que nous faisait chanter feu mon prof de yoga, on embraye sur un punk hardcore au parfum de clubs new-yorkais 90’s. Tout le monde se met joyeusement sur la gueule, mais en fait c’est de l’amour.
On laisse assez rapidement couler les Rivers of Nihil pour l’herbe grasse, en attendant les Deep Purple (non sans une certaine appréhension, ils sont quand même très vieux).
Mais avec l’âge s’affine aussi l’expérience et les anglais rappellent que ça fait plus d’un demi-siècle qu’ils jouent bien et que ça s’est plutôt maintenu. On enchaîne certes un peu les solos en solitaire pour laisser les vieilles badernes reposer, ça ronronne plus que ça ne griffe, mais que d’élégance dans l’exécution.
Cela fait un bien joli spectacle au soleil couchant, qui nous aura même tiré quelques larmes qu’on n’avait pas anticipées sur « When a Blind Man Cries ».
Pour rester dans la musique de jeunes d’il y a longtemps, on s’offre à la nuit tombée un énième concert d’Alice Cooper. Pourquoi ? Parce que c’est sans danger.
C’est presque ce qu’on finirait par lui reprocher, de risquer trop rarement le pas de côté, de jouer des morceaux moins incontournables, mais avec le vieux sorcier, le charme agit invariablement.
Bizarrement, sa prestation s’achève avec une reprise de musique un peu plus jeune mais morte (Nirvana « Smell Like Teen Spirit »).
Igorrr va littéralement exterminer jusqu’au concept de concurrence pour la journée avec un concert d’une intensité terrassante.
Mélangeant allègrement le baroque, le lyrique, l’oriental, l’electro et le black metal, le groupe né du cerveau fou et génial de Gautier Serre produit une musique comme à la source de toutes les autres, ou l’endroit où elles se rejoignent.
Les couches de son s’empilent, se fracassent, se délitent, se reforment dans des élans de pure sauvagerie, tous les espaces sont occupés par des spectres sonores jaillissant, parfois chatoyants, parfois terrifiants.
On sort de là dans la nuit enfin fraîche le sourire aux lèvres, en se disant que ça ira bien pour aujourd’hui.
Vendredi 19 juin 2026
Doctor, Doctor, Please
Entre diverses chanteuses dont une italienne gothique (Ponte del Diavolo) et plusieurs américaines énervées (Die Spitz), on va exceptionnellement opter pour les ricaines. Lesdites jeunes femmes, originaires du lointain Texas, sont regardées comme la sensation agitée du moment et sont bien à leur place sur la Warzone.
Si elles ne se distinguent pas forcément par d’exceptionnelles compétences techniques, la bonne humeur fait le job, d’autant qu’elle est partagée avec le public.
En tout cas ce fut le premier circle pit où l’on aura vu voler des poireaux (!). À la fin du set, avec tous ces légumes et cette chaleur, la fosse sentait la soupe.
On ne change pas de lieu, les français de Point Mort vont investir la Warzone et nous servir à l’heure du café leur cocktail explosif. On le sait et on s’en réjouit : on n’en sortira pas indemne.
Journée qui commence donc sous le signe du féminin brutal, le mâle metalleux aime à être martyrisé. La chanteuse Sam Pillays peut par l’intensité même de ses vocalises réveiller les frayeurs, comme les sublimer puis les apaiser dans un même élan.
Le groupe ne mégote pas sur la précision des assauts, déroulant un tapis violent sur lequel danse et chante Sam.
À la fin du concert, jaillissent d’inattendus confettis et les musiciens nous lancent des fleurs (ça nous change des poireaux).
Stoned Jesus semble bien mou du genou après cette déferlante et justifie qu’on les écoute très distraitement assis dans l’herbe tendre (enfin dans la paille desséchée).
On se risque dans les aires fréquentées des MainStage, pour ce qui sera l’ultime concert de Sepultura en terre française. Leurs si longs adieux s’éternisent, mais tout a une fin quand même.
Le set se révèle poussif, avec une setlist déséquilibrée pour un concert qui peine à gagner en intensité, nonobstant la qualité des interprètes.
Surtout, tout ça aurait probablement été plus emballant sous tente, comme en 2022. On se retrouve bizarrement à les quitter sans regrets.
Ces terres envahies par le grand public, on va devoir s’y tenir ce soir, avec un enchaînement aux allures de Saint Graal de l’élégance métallique : Opeth puis Iron Maiden.
Las, pour cela il faut subir les cavalcades symphoniques des épouvantables Helloween. Ils ont même fait un rappel, on n’en demandait surtout pas tant.
Opeth se mérite, et rarement déçoit. Il y a un plaisir sans cesse renouvelé à se laisser glisser dans les méandres de leur musique, abordant sans cesse de nouveaux territoires, comme si chaque écoute pouvait nous emmener plus loin et ailleurs.
Ce fut évidemment trop court, mais la journée n’était pas finie.
Comment évoquer un concert d’Iron Maiden en des mots ou évocations que l’on n’aurait pas déjà épuisées ? Il y a la musique évidemment, véloce et sans cesse rebondissante, captant deux heures durant les anciens comme les modernes.
On pourrait dire de leur univers qu’il est aussi de littérature, le groupe ayant pu s’inspirer aussi bien d’Edgar Allan Poe que de Gaston Leroux, transportant par les notes vers un imaginaire fantasmagorique, où des marins se perdent dans des mers hantées, où des pharaons se consument dans leur propre pouvoir, et où l’on a parfois peur du noir malgré des rêves infinis.
Poursuivant plus profondément dans la nuit, les fidèles attendent Blood Incantation sous l’Altar pour un rite cosmique et brutal.
Voilà des garçons qui ne mégotent pas franchement avec le concept d’intensité. Si l’on devait imaginer ce que pourrait donner la sensation de disparition dans le temps et l’espace, ces garçons en ont composé la bande-son.
On est sortis de là, la tête pleine de rêves inaccessibles, d’étoiles qui ont filé sans même qu’on ait eu le temps d’imaginer les suivre.
À demain.
Samedi 20 juin 2026
The Right to Party
Non Est Deus surgit sous l’Altar avec le décorum ad hoc : des croix, des vitraux et des mecs en bure grimés qui jouent vite et fort (ou l’inverse).
Le jeu scénique des allemands se révèle très au point, accompagnant des compositions diablement (forcément) efficaces, la scène black metal est décidément riche de talents.
Les belges de Psychonaut ont investi la Valley et diantre que ces garçons aux physiques de héros stendhaliens savent manier romantisme échevelé et sombres rythmiques. La bande-son idéale pour sauter d’une falaise, mais en profitant de la vue avant l’atterrissage.
Retour à l’ombre, mais - pas du tout - au frais, pour les ukrainiens de 1914. Si leur propos est de rappeler la pire boucherie de l’histoire, la contemporanéité de la violence dans leur actualité nationale abreuve leur musique, lui donnant une indiscutable profondeur.
Du front de l’Est, nous passons à la Lusitaine avec les portugais anonymes de Gaerea, puisque masqués. Le black metal n’ayant plus besoin de sombres forêts et de neige pour se développer, même les pays du Sud s’y mettent, abatardisant le genre et l’enrichissant de diverses influences.
Résumons : ça tabasse pareil, mais avec des élans atmosphériques, comme si on visait le ciel et un peu moins l’enfer. On y perd quand même un peu en urgence et en âpreté, sauf dans la fosse où c’est le délire.
Après toute cette violence, on découvre sur la Valley les irlandais de God is an Astronaut. En tout état de cause, la musique du quatuor est proprement divine, instrumentale, et où est mise en valeur une violoncelliste électrique, pas l’instrument que l’on croise le plus souvent en ces lieux.
Après tant de grâce, retour à la violence corrosive avec Oranssi Pazuzu, probablement un des groupes à la personnalité la plus singulière du circuit.
Des rythmes électro qui s’imbriquent dans des guitares brutales, des hurlements étranges : si Satan ouvrait une boîte de nuit, nul doute qu’ils en assureraient la programmation musicale. Et qu’on en prendrait la carte de membre pour l’éternité (pas sûr d’avoir les moyens d’accéder au VIP toutefois).
L’élégance presque feutrée, mais précise (merveilleux Josh Freese à la batterie), de A Perfect Circle s’invite sur la MainStage. La nuit n’est pas tombée, mais elle descend lentement sur la terre et les gens, en musique. Les corps respirent enfin, à l’unisson des arpèges du groupe. Tout s’allège, sauf la mélancolie.
Sur la Valley s’égosille le cri primal d’Amenra, âmes sensibles s’abstenir, ou plutôt justement, s’impose cette musique comme l’évidente solution au désespoir et à l’inquiétude, puisque par essence cathartique.
Après toutes ces lamentations du soi souffrant, allons donc sur la Warzone beugler en rythme avec les Lionheart, pratiquants d’un hardcore viril, on dirait qu’ils vont tous à la salle avant de monter sur scène.
Mais à la fin, du sport on en a tous fait, et quelle fête que ce concert !
Il est minuit passé, Cult of Luna semble de circonstance. Nettement moins West Coast, et pour cause ils sont suédois, ils diffusent leur lumineuse noirceur dans une nuit qui parvient à peine à être fraîche.
C’est sur une note poétique sombre que s’achève cette impeccable journée et que la nuit nous emporte.
Dimanche 21 juin 2026
Un endroit qui ressemble à la Louisiane, à l’Italie
Le soleil est ab initio d’une brutalité phénoménale, collant, c’est le terme, parfaitement au death metal des italiens de Fulci sous l’Altar (sous l’étuve plus exactement).
Inspirée des films d’horreur italiens des 70’s, leur musique est aussi sauvage que ludique : le principe est simple, on commence par trancher tout ce qui dépasse, on discute ensuite.
Difficile de faire plus ramassé et brutal, les italiens sont venus, ont vu et ont vaincu.
On quitte les serial-killers transalpins pour la Nouvelle-Orléans avec Soilent Green, ces derniers ouvrant dans la Valley le bal du bayou, nombreux étant les groupes de cette région et mouvance (sludge) à être présents aujourd’hui. Ils sont venus avec leur climat, mais sans l’humidité.
C’est lourd, mais du tout lent, comment font ces gens pour être aussi efficaces avec cette chaleur ?
Les français de Parlor sous la Purple, difficile d’imaginer expression plus adaptée pour parler de lions en cage s’agissant de ce groupe, et plus particulièrement de leur chanteur Arthur Leparc. Il finira par s’en évader un instant pour gambader parmi nous (rassurez-vous, il ne mordit personne).
Puisque les chaleurs sont mortelles, autant écouter Six Feet Under, alignés sous l’Altar.
En cette journée caniculaire, il a été décidé de réduire drastiquement la possibilité de consommer des boissons alcoolisées, et pourtant on enjambe partout des cadavres, corps brisés par la température : le houblon est pour une fois innocent.
On reste sous bâche pour Wolves In the Throne Room. Il y a même un peu d’air, ça doit être la double pédale qui en envoie. Efficacité toute américaine pour ce black metal intense et élégant, mais peut-être trop, justement.
Le soleil darde ses ultimes mortels rayons sur la Warzone où Agnostic Front entend réunir les dernières forces en présence pour danser comme des apaches sur le sentier de la guerre. Et il en est pour trouver encore cette énergie.
À propos de morts vivants, état assez équitablement réparti sur le site, se produit sur la Valley Acid Bath, groupe louisianais à la carrière météoritique, récemment de retour du royaume des ombres, quand personne ne s’y attendait.
Ils arrivent sur la musique d’un mort, « Black Sabbath », et reprennent le cours de leur propre histoire, comme si elle ne s’était pas arrêtée.
L’énergie intacte de Napalm Death dans la guerre totale contre le fascisme permettrait presque de croire que, à la fin, on va y arriver. Magnifique leçon anglaise de violence constructive. Concert toutefois écourté pour cause de malaise du guitariste : l’époque est dure aux cœurs et aux corps.
On retourne une dernière fois dans le bayou avec Down qui clôturera nos festivités sur la Valley. Heavy blues lourd et poisseux comme une ballade dans les marécages à la recherche des fantômes du Mississipi (et du temps perdu).
« And when I die bury me in smoke ».
Sébastien Bourdon