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Joann Sfar (et moi)

vendredi 29 avril 2016, par Sébastien Bourdon

Eût un temps, légèrement reculé, où je lisais tous les livres de Joann Sfar, de « Grand Vampire » à « Donjon », en passant par le « Chat du Rabbin » ou « Klezmer ». Sa production était pléthorique, je tentais de ne rien manquer, et ce n’était pas aisé. Mais surtout, je dévorais son journal dessiné (les « Carnets »), trouvant un plaisir particulier à feuilleter cette intimité croquée au fuseau et au crayon. Abordant tout ce qui une fait une vie de tous les jours, Sfar étalait en des dizaines de pages ses appétits, ses réflexions, ses angoisses et sa curiosité. Impossible de ne pas trouver des échos ponctuels à sa propre existence dans l’exposition de cette vie de trentenaire parisien, inquiet et ouvert.

En réalité, c’est même et surtout dans ce journal débordant de réflexions sur à peu près tout ce qui fait nos existences que je trouvais une sensation de familiarité et d’empathie. La vivacité de sa plume, dans le dessin comme dans la prose, transcendait fort bien les vicissitudes de l’époque que nous traversions ensemble, mais séparément (normal, on ne se connaît pas).

C’est sans doute cette lecture régulière qui me l’a fait un jour aborder alors que je le croisais au supermarché du coin. Nos enfants dans le caddie, les yeux plongés dans les yaourts au rayon frais. Il a eu l’air gêné, semblant étonné d’être reconnu. Le phénomène est certes un peu incongru pour un auteur de petits Mickeys. Mais comme le diraient mes fils, ça, c’était avant, le garçon étant depuis devenu ce qu’on appelle dans les médias « un bon client ».

Et puis, j’ai progressivement décroché, trop de livres décousus, de trucs au goût d’inachevé (« La Vallée des Merveilles », « Les Lumières de la France »…). Et même dans ses ouvrages plus personnels, je sentais poindre un embourgeoisement, phénomène naturel contre lequel je me refusais moi-même à sombrer (en n’étant point sûr du tout d’y arriver d’ailleurs).

Joann Sfar est également devenu cinéaste, un peu comme les actrices deviennent chanteuses. Son biopic sur Gainsbourg (« Gainsbourg, Vie Héroïque » - 2010 : http://www.soundsmag.org/Un-incendie-du-coeur?var_mode=calcul) ne m’a franchement pas passionné, tant il était pétri de respect et d’admiration pour le personnage, dans une atmosphère quelque peu bourgeoisement filmée voire imprégnée de naphtaline. Succession de sketchs où l’on trouvait toujours un prétexte pour déshabiller une jolie femme (ce que je peux comprendre, d’autant que sur ce point, le film brillait d’un bon goût indiscutable), l’œuvre a plutôt chez moi généré un ennui global. Je voyais déjà Joann assis sur le canapé de Drucker.

L’idole brûlée, ou en tout cas un peu carbonisée, je passai à autre chose, le monde est vaste et les choix nombreux.

Et puis, ses propos récurrents sur l’actualité, par le biais de sa page Facebook notamment, m’ont ramené à lui, si ce n’est à ses œuvres. Émaillée de jolies références culturelles et d’intelligentes réflexions politiques, chacune de ses interventions, dessinée ou pas, me donnait envie d’être d’accord avec lui. En effet, son propos parait souvent juste et à même d’ouvrir à des réflexions plus abouties que le torrent d’âneries haineuses qui nous est déversé sur la tête chaque jour que Dieu - lui ou un autre - fait. Je suis donc devenu un « follower », distribuant du « like » à la pelle.

Si je me suis épargné son film suivant, « La Dame dans l’Auto avec des Lunettes et un Fusil » (peut-être à tort), j’ai du coup acheté son dernier album dessiné, « Tu n’as rien à craindre de moi » (2016), me disant, comme semblait m’y inviter le titre de l’ouvrage, que je ne risquais pas grand-chose à l’acheter. Argument d’achat ultime, mais sans rapport avec l’œuvre, il a, dans le cadre de sa tournée médiatique de promo, fait état sur BFM de ce qu’il allait rejoindre le Parti Communiste Français (la tête de la speakerine, c’était tout à fait formidable).

Donc, cette BD, je l’ai lue, et plutôt vite, tant ce qui faisait le sel de la lecture des bouquins de ce garçon m’est apparu intact : un dessin débridé, mais pas tant que cela, de l’humour (juif mais pas que), de la mélancolie, de la fascination pour les femmes. Que demande le peuple ?

Et pourtant, malgré cette affection retrouvée, l’agacement resurgit parfois. Il est faussement modeste le garçon, si ouvert soit-il au monde, il semble quand même sacrément centré sur lui-même.

Mais voilà, j’ai beau faire, cet homme m’est profondément sympathique. Notamment avec cette manière continue, mais en filigrane, d’évoquer la tristesse et les peines de l’enfance : une mère disparue trop tôt, un père enfui bien vite, ces champs de ruine du passé qui ensuite font des marmots des adultes nostalgiques indécrottables.

Et puis, il est indéniablement touchant dans ce qui ressemble fortement à une lutte pour rester fidèle à soi-même quand tant de vieillissements sont des naufrages.

Sébastien

Messages

  • C’est quasiment tout ce que j’ai vécu et ressenti pour cet auteur depuis que je l’ai découvert il y a 20 ans avec Pétrus Barbygère sur un excellent scénario du grand maître elficologue Pierre Dubois ! Dingue ! J’aurais pu écrire quasiment mot pour mot cet article (sauf pour Gainsbourg, j’ai adoré, tout, film et bd, un vrai régal pour ma part) ! Mais chez moi, la lassitude est toujours d’actualité... je n’arrive pas à retrouver la passion que je ressentais avant, il y a encore quelques années... il paraît que ça peut revenir... plus tard... on verra bien ^^

  • Certains dessins dans sa BD sont magnifiques, d’autres baclés, idem pour les personnages. Mais des réflexions en vrac ne font pas une bd et un manque flagrant de créativité en font une bd bien peu intéressante, ça se lit vite, s’oublie tout aussi vite, l’impression de perdre mon temps. Et je n’aime pas ce côté "donneur de leçons" qu’on ressent dans les médias, c’était la première bd de lui que je lisais.

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