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Women at Work

"Norma Rae" de Martin Ritt (1979)

lundi 22 décembre 2014, par Sébastien Bourdon

« Norma Rae » de Martin Ritt (1979)

La projection de ce film dans mon cinéma de quartier (entrée libre, excusez du peu) ne surgissait pas de nulle part, mais s’inscrivait dans le prolongement de conférences organisées par les Archives Municipales sur le thème du travail des femmes à Saint-Ouen, « Elles ont fait la Ville ». Autant lever le suspens tout de suite, ces conférences ont été interrompues par la nouvelle majorité municipale, ce qui a fait dire à une spectatrice « si je comprends bien, la lutte des femmes s’arrête jeudi » (date de l’ultime conférence).

Mais là n’est pas l’objet des présentes, parlons du film. Au préalable, un petit mot sur le réalisateur Martin Ritt peut-être, afin de mieux appréhender sa sensibilité au sort des classes opprimées. Gauchiste convaincu, même s’il n’a jamais adhéré au Parti communiste américain (eh oui, ça existe), ce dernier a payé relativement cher ses engagements et ce d’autant qu’il ne les a jamais cachés, ces derniers transparaissant invariablement dans ses œuvres. Il a donc connu le sort des victimes du maccarthysme et fut notamment longtemps interdit d’exercice à la télévision.

Homme de théâtre, mais aussi de films donc, ce réalisateur filme comme l’enseigna Strasberg à l’Actor’s Studio, en essayant d’obtenir de ses interprètes un jeu organique, toujours fondé sur la vérité des personnages (pour se faire une idée, ne pas manquer du même auteur, et avec Paul Newman dans le rôle principal, le film « Le Plus Sauvage d’entre Tous » - 1963). C’est probablement cet esprit qui donne une telle justesse à « Norma Rae », la Méthode Stanislavski ici appliquée à l’usine.

A ce jeu, Sally Field est phénoménale et n’a certainement pas volé l’Oscar de la meilleure actrice et le Prix d’interprétation féminine à Cannes, tous deux obtenus pour cette œuvre en 1979. Elle habite littéralement ce personnage de femme libre dans un monde qui sans cesse veut la freiner, dans ses désirs comme dans sa vie quotidienne. On voudrait qu’elle travaille et se taise quand elle n’aspire qu’à s’émanciper des carcans sociaux préétablis, dans un élan buté mais toujours gracieux.

Inspiré d’une histoire vraie, le film s’ouvre sur une jolie chanson douce comme on en pondait à l’époque, charmante et qui fleure bon le cœur de l’Amérique. Mais sitôt le morceau arrêté, nous sommes plongés brutalement dans le fracas de l’usine textile, tétanisés par le bruit assourdissant des machines. Les journées passées là-dedans doivent être pour le moins usantes, les accès de surdité brusque de la mère de l’héroïne achèvent d’ailleurs de nous en convaincre. Ici, on s’use sur le métier à tisser, en famille et depuis des générations.

Norma est pleine d’allant, mais elle se cogne notamment beaucoup aux garçons (à la bière aussi un peu), ce qui lui vaut une ribambelle d’enfants, aux pères morts ou enfuis. Ce qui lui manque à cette belle femme, c’est une cause à défendre autre que la sienne propre, histoire de décoller un peu le nez de la vitre.

Cette opportunité de passer à autre chose va lui être offerte par une sorte de « Juif errant », ici incarné par un syndicaliste new-yorkais, Reuben Warshowsky (Ron Leibman). Ce dernier se présente un jour dans cette petite ville de l’Alabama, avec l’intention avouée de convaincre les ouvriers de l’usine de la nécessité de créer un syndicat, pour obtenir un meilleur salaire et des conditions de travail décentes. Las, ses tentatives rencontrant peu de succès auprès des locaux, il comprend qu’il a besoin d’une clé, et que Norma Rae sera son sésame. Evidemment, tant la famille de cette dernière que ses patrons (tous mâles évidemment), vont s’employer à la brider dans son nouveau rôle de pasionaria ouvrière, trouvant qu’elle file ainsi un bien mauvais coton (elle était facile celle-là, j’en conviens).

Dans la grande tradition américaine, le film va donc dérouler la lutte des obscurs et des sans-grades contre l’oppresseur, mais sans pathos, ni cliché, avec intelligence et en nous épargnant toute lourdeur de ton. On peut ajouter à ces indéniables qualités le charme des films cette fin des années 70, la pellicule était si belle en ce temps là.

Grand film populaire sur les classes populaires, cette œuvre incarne un genre presque disparu en Amérique. Il a fallu que ce pays élise un acteur à sa tête (Ronald Reagan donc) pour que finalement meure une certaine forme de cinéma engagé et intelligent.

Sébastien

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