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Redémarrer le coeur

"Le Soleil Brille pour tout le Monde" de John Ford

vendredi 29 mai 2015, par Sébastien Bourdon

« Le Soleil Brille pour Tout le Monde » de John Ford (1953)

Alors qu’à Hollywood sévissait la chasse aux sorcières, s’est tenue une réunion le 22 octobre 1950 au cours de laquelle le réalisateur Cecil B. deMille a tenté d’obtenir des membres de la Screen Directors Guild qu’ils signent un serment de loyauté envers les Etats-Unis. DeMille souhaitait notamment par la signature d’un tel engagement obtenir des réalisateurs américains qu’ils dénoncent impérativement toute information obtenue à propos des convictions politiques des personnes présentes au cours d’un tournage. Cette réunion avait aussi pour objet d’écarter le réalisateur Joseph Mankiewicz, directeur de ladite association et soupçonné de sympathies communistes.

John Ford s’est alors levé et a déclaré : « My name’s John Ford. I make Westerns. I don’t think there’s anyone in this room who knows more about what the American public wants than Cecil B. DeMille — and he certainly knows how to give it to them…. (puis, regardant DeMille) But I don’t like you, C.B. I don’t like what you stand for and I don’t like what you’ve been saying here tonight.”

Il n’est certainement pas galvaudé que de dire de John Ford qu’il était un immense réalisateur, mais l’on peut ajouter qu’il était aussi un grand homme.

S’il a rappelé lors de cette réunion qu’il réalisait des westerns, le film dont il est ici question n’en pas un, même s’il s’agit une fois de plus d’incarner la figure d’un héros solitaire et singulier qui a pour tâche première de rappeler la communauté des hommes à leurs devoirs. L’action se tient en 1900, dans le Kentucky et il nous est ainsi narré les péripéties tragi-comiques de la vie d’un vieux juge qui aspire à être prochainement réélu, mais qui n’entend pour autant s’asseoir sur aucune de ses convictions pour y arriver. Comme le dit Jean-Baptiste Thoret : « Le héros fordien se situe à mi-parcours de ses intérêts personnels et de la conscience collective. »

Ledit juge, ancien combattant confédéré, traînant toujours avec lui une troupe de survivants pour le moins bariolée et alcoolisée, se révèle un grand humaniste chrétien, dont le rôle au sein de la communauté de Fairfield consiste en rien de moins que sauver ses semblables d’eux-mêmes. Un honnête homme au sens premier en somme et évidemment bien isolé dans un monde qui change et au sein duquel il n’aura sans doute bientôt plus sa place. Le très beau final, sorte de happy-end en demi-teintes, ne fait pas mystère de cette issue inéluctable, filmée comme souvent chez Ford dans l’encadrement d’une porte (cf. l’image finale de John Wayne quittant la maison pour une étendue désertique dans « La Prisonnière du Désert »).

Dans ce qui laisse à penser à un joyeux foutoir, le film semble évidemment partir en toutes directions, ne négligeant au passage presque aucun style cinématographique, du burlesque au drame. L’action tient sur quarante-huit heures à peine, et une fois de plus John Ford arrive, sur cette courte durée narrative, à raconter mille choses, parvenant à faire tenir l’humanité toute entière dans un verre d’eau. Il est vrai que pour ce film le réalisateur a utilisé ici pas moins de trois nouvelles d’Irvin S. Cobb, condensées pour tenir dans un seul scenario.

Ainsi et avec l’air de ne point trop y toucher, Ford évoque quand même des choses bien sérieuses dans ce film foutraque et beau, comme les soubresauts encore douloureux de la guerre de Sécession, la démocratie à l’œuvre, le racisme et sa violence intrinsèque... tout cela en parvenant à tirer de nous le rire, l’effroi, comme les larmes. L’œuvre contient notamment des séquences d’une intensité incroyable, et ce d’autant plus qu’elles tombent sur le spectateur de façon totalement imprévisibles : le regard de noirs apeurés par le brusque surgissement d’une foule haineuse ou une longue et silencieuse procession funéraire pour l’enterrement d’une prostituée.

Film admirable, quelque soit le bout (de pellicule) par lequel on le prenne.

Sébastien

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