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La Femme qui Rit

« L’Apollonide, souvenirs de la maison close » de Bertrand Bonello (2011)

mardi 12 mai 2015, par Sébastien Bourdon

« L’Apollonide, souvenirs de la maison close » de Bertrand Bonello (2011)

Le XIXème siècle se meurt dans une maison close parisienne et c’est au cœur d’un lieu où se pratique une exploitation humaine que l’on pourrait croire douce qu’est traité ce passage du temps. Qu’est-ce donc que ce bordel au si joli nom, « L’Apollonide » ? Dans un décor rococo, avec force mousseline et corsets, s’y meuvent des jeunes femmes, encadrées d’une main de fer dans un gant de velours par la directrice des lieux (la cinéaste et actrice Noémie Lvosky), créatures uniquement destinée à la satisfaction masculine et à qui toute sortie est interdite. Vivre en un tel lieu revient à mener une vie monacale où une sexualité contrainte tient lieu de prière journalière. Elles vivent en effet comme des recluses, que le manque d’argent et un monde injuste ont amené à s’échouer telles des vagues sur un peu reluisant rocher, si joli soit-il. « La liberté c’est dehors, c’est pas ici » prévient la mère maquerelle.

Qu’est-ce donc que cet endroit disions-nous, si ce n’est un monde en soi, pas si différent de n’importe quel autre, plein d’une cruauté globale que tempère parfois un peu de générosité, d’empathie et de chaleur, tant ce groupe de femmes fait corps. La maison close tient ici lieu de petit théâtre au sein duquel évolue une humanité multiforme, avec ses errements comme ses moments de grâce. Le caractère universel de l’histoire tient dans cette évidence, de tous temps, la première victime de la violence humaine a été la femme (et l’est encore, il suffit d’ouvrir les journaux).

Les femmes sont donc ici une fois de plus réduites à des outils que l’on achète pour son unique satisfaction, et que l’on peut oublier ensuite. Chosifier la femme pour la réduire plus encore, mouvement incarné dans le film par ce client qui demande à la prostituée (Adèle Haenel) d’interpréter une automate avant de la consommer. Cette scène, brillante à tous points de vue, amène jusqu’à l’effroi, nous transformant en un voyeur aussi glacé que semble être absente à elle-même la jeune femme.

Les hommes sont peints comme des ombres fuyantes et tristes, parfois généreuses, mais surtout égoïstes voire dangereux. Le film ne s’égare toutefois pas dans une critique convenue de la gente masculine, s’acharnant surtout à donner toute la parole aux femmes. Bertrand Bonello, pour exprimer ce parti-pris, avait un temps envisagé une solution technique encore plus radicale consistant à ne jamais filmer les hommes en gros plan. Il y a renoncé, il était en effet inutile de s’enfermer dans un défi technique plus contraignant qu’autre chose.

Si l’on doit parler de cinéma, c’est bien le moins que l’on puisse faire, la réalisation de Bonello est à la fois audacieuse et fluide. Il y a certes bien quelques coquetteries et effets de style, le film ne se refuse ainsi pas à la beauté loin de là, toutes les femmes sont gracieuses, divinement vêtues (et divines dévêtues) et les décors sont beaux comme dans une peinture de Manet. On décèle aussi quelques subtils anachronismes, dans la musique notamment, mais avec un tel goût que cela ne prête à aucune contestation. Surtout, l’œuvre reste d’une grande cohérence et capte le spectateur dès la longue scène d’ouverture, installant un climat de rêverie étrange et inquiétante, sans jamais se départir d’une beauté formelle et d’un érotisme troublant.

En réalité, le film réussit l’exploit de souvent charmer l’œil en glaçant parfois l’âme. Le XXème siècle frappe à la porte de la maison condamnée, et la première victime de la barbarie sera Madeleine « la Juive » (Alice Barnole), comme un évènement annonciateur de ce qui va suivre. Pour le reste, pour ces femmes,déjà vieilles comme le monde, rien ne changera vraiment avec le temps qui passe, éternelles damnées qu’elles sont avant même d’avoir péché.

Le mot de la fin, laissons le à l’humoriste américain Louis CK : « Comment les femmes font-elles pour continuer à sortir avec des hommes, quand on sait qu’il n’y a pas pire menace qu’un homme pour une femme ? Nous sommes la menace numéro un pour elles ! D’un point de vue international et historique, nous sommes la première cause de violence et de chaos pour les femmes. Et vous savez quelle est notre menace numéro un à nous ? Les maladies cardiaques. »

Sébastien

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