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Cinéma mental

mardi 10 mai 2016, par Sébastien Bourdon

Au pied du bois de Cise, à Ault (Baie de Somme), se trouvent des falaises qui surplombent une mer opale, offrant un paysage que l’on croirait fait pour la peinture romantique ou l’énoncé d’alexandrins le cheveu au vent. Tel Robert Conway à la recherche de Shangri-La (« Horizons Perdus » Frank Capra – 1937), arpenter les lieux s’impose au promeneur. Il y avait bien le jour dit un panneau interdisant de cheminer le long desdites falaises, mais la tentation d’une relative désobéissance était trop grande, nous sommes donc passés outre cette fermeture administrative censément provisoire.

Le seul risque réel et identifié que me fit courir cette modeste violation fut d’être piqué par les orties, car moins emprunté, un chemin de terre se révèle vite envahi d’herbes folles, au nombre desquelles cette plante redoutable trouve une place de choix. Faisant fi de l’élégance, j’ai remonté mes chaussettes afin d’éviter la piqûre.

En grimpant, la maison quelque peu massive posée à flanc de colline s’est soudain imposée à moi par le biais d’une image, plus exactement celle d’un film, « Psychose » d’Alfred Hitchcock (1960). En effet, alors que je progressais, la forme et le positionnement de cette bâtisse m’ont immédiatement ramené à l’inquiétant manoir gothique du célèbre thriller du maître du suspense (par ailleurs inspiré du tableau « House by the Railroad » de Edward Hopper). Paradoxalement, ce rapprochement n’a rendu la ballade que plus enchanteresse, m’amenant à des rêveries entre réalité et fantasmes cinématographiques.

Ces projections mentales perdurèrent. En effet, alors que j’atteignais le plus haut de mon excursion, je remarquais, assise à gauche dans l’herbe, une femme japonaise qui ne prêtait attention à rien d’autre qu’au paysage qui l’entourait et au dessin qu’elle tentait d’en tirer. Le vent soufflait, faisant ondoyer la courte végétation et les cheveux de l’impétrante. Un calme absolu régnait, à peine troublé par le souffle du vent et le grondement de l’océan. Le ciel fut alors lentement traversé par un avion, petit coucou monoplace pétaradant. D’Hitchcock, je venais de faire un saut dans le monde de Hayao Myazaki (« Le Vent se Lève » - 2013), décidément la ballade était belle.

J’ai poursuivi mon bonhomme de chemin, seul sur les hauteurs. En m’approchant du bord de la falaise, j’ai photographié la mer, tellement noyée dans le ciel que l’on ne pouvait plus distinguer ce qui séparait l’un de l’autre, amenant à un vertige physique et esthétique.

A force de voir des films, on doit finir par progressivement vivre dans une sorte de réalité augmentée. Comme le dit Pedro Almodovar dans So Film (n° 39), « parfois pour expliquer la vie, c’est plus simple de raconter un film ».

« Home from work our Juliet
Clears her morning meal
She dabs her skin with pretty smells
Concealing to appeal
I will make my bed
She said, but turned to go
Can she be late for her Cinema show ?
Cinema show ? »
Genesis « Cinema Show » (1973)

Sébastien

Messages

  • J adore ce récit et oui, je partage furieusement ton point de vue mental et ces projections qui font de la realité, un film, une peinture et bien plus encore.. une musique interieure, un sentiment d eternité.. fugace et pugnace.

    •Merci Sound s mag , a chaque fois c est chouette. Je dis bravo et c est sincère.

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