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I am Spartacus

"Dalton Trumbo" de Jay Roach

lundi 23 mai 2016, par Sébastien Bourdon

"Dalton Trumbo" Jay Roach

Quand on aime le heavy metal, Dalton Trumbo c’est d’abord et avant tout le clip de « One » de Metallica (1989), vidéo dans laquelle les scènes du groupe jouant ledit morceau étaient entrecoupées d’extraits du seul film réalisé par ce garçon, « Johnny s’en va t’en guerre » (1971). La chanson était d’ailleurs inspirée du film, lui-même tiré d’un livre (du même Dalton Trumbo, paru en 1939) et narrant les effroyables aventures d’un soldat de 14 ayant perdu tous les sens et toute possibilité de se mouvoir ou de s’exprimer après une rencontre avec un obus.

Le film laisse entrevoir une part assez claire des convictions de Trumbo, farouchement antimilitariste. Il va de soi que la parution dès 1939 de l’ouvrage ayant inspiré le film n’a pas beaucoup aidé ce garçon à s’intégrer, nonobstant son immense talent, à une communauté hollywoodienne crispée par la Guerre Froide et dévorée par une fratricide « chasse aux sorcières » (la tristement célèbre « Commission des Activités Anti-américaines ») . Identifié comme une « vermine communiste » (assumée qui plus est), le scénariste Dalton Trumbo n’eût ensuite droit qu’à la prison, puis l’exil mexicain, et ne put enfin travailler que sous divers prête-noms (obtenant même des Oscars !), jusqu’à ce que Otto Preminger pour « Exodus » (1960) et Kirk Douglas le créditent sous sa réelle identité comme scénariste (« Spartacus » 1960).

On se méfie des biopics américains et on a souvent raison, pourtant tant l’histoire que le personnage nous donnaient envie de prendre ce risque inhabituel. La méfiance se justifiait ici d’autant plus que le réalisateur Jay Roach s’était jusque là illustré avec d’aimables farces comme « Austin Powers », à mille lieux des enjeux dramatiques, politiques et historiques de la vie d’un Dalton Trumbo.

De la même manière que Dalton Trumbo n’a jamais désespéré, il fallait y croire, et donc le voir, car l’ensemble s’est révélé fort plaisant et même au-delà.

Tout d’abord, le film prend son temps, mais avec énergie. Si le sujet des convictions du personnage est peut-être insuffisamment développé, nous saurons tout sur les tenants et aboutissants de cette ténébreuse affaire, appréhendant fort bien le caractère destructeur de la démarche inique engagée par les autorités à l’encontre d’un libre-penseur dans un Etat pourtant de droit. Cette efficacité cinématographique tient à peu de choses, mais suffisamment maîtrisées, le rythme et les dialogues notamment.

A filmer l’histoire proche dans un univers de célébrités, il faut ensuite dégoter un casting qui tienne la distance et l’on compte ici peu de faux pas : on a même trouvé quelqu’un pour jouer Kirk Douglas de manière crédible (Dean O’Gorman).

Le personnage principal quant à lui trouve son incarnation parfaite chez Bryan Cranston (acteur connu pour son rôle dans la série « Breaking Bad », qu’on confesse ici n’avoir jamais vu, parce que bon, les séries ça devient fatiguant à tenir le rôle principal de la vie culturelle de mes semblables). La sensation de familiarité et d’empathie qu’il crée avec les spectateurs est immédiate, jusqu’à se sentir nauséeux de toutes ces cigarettes fumées et ces verres ingurgités.

Il est déjà difficile de se voir puni pour ses idées, mais quoi de plus triste que de se voir interdit de participer à la fabrication de films. L’œuvre touche presque la mise en abyme puisqu’il s’agit de mettre en scène des gens à qui on interdit justement de participer à l’industrie du cinéma. Le réalisateur se refuse à la franche condamnation des camarades du milieu cinématographique, mais il est certain que John Wayne ne sort pas grandi de la salle obscure. Il nous revient cette anecdote célèbre à propos de ce dernier. A un type qui parlait d’offrir un livre à John Wayne, John Ford aurait rétorqué, « c’est inutile, il en a déjà un ».

A la fin de la Guerre Froide, Sting s’interrogeait sur la capacité des soviétiques à aimer leurs enfants (« Russians » 1985), il a ici semblé que l’Amérique n’a point hésité à écrabouiller certains des siens, au nom de la sécurité des autres, quand le danger n’était que pure fantasme. Cette démarche imbécile et autoritaire n’a abouti à rien et aucune menace contre l’Amérique n’est jamais sortie de ces sordides commissions.

Ce n’est pas le moindre mérite de ce film mineur mais sympathique que de rappeler cette évidence que l’on ne saurait condamner ad vitam sur la seule foi de pensées et convictions.

Sébastien

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