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Mémoires de nos Pères

"The Lost City of Z" de James Gray

dimanche 26 mars 2017, par Sébastien Bourdon

"The Lost City of Z" de James Gray

Enfant, le réalisateur James Gray découvrait l’infinie possibilité du cinéma avec "Apocalypse Now" de Francis Ford Coppola. Il fallait donc bien qu’un jour il fasse enfin sortir son oeuvre de New York et affronte les remous d’une rivière vers une destination inconnue.

James Gray, que l’on qualifiera volontiers de cinéaste néo-classique, tant son style est marqué esthétiquement, s’attelle toujours à décrire des hommes tiraillés entre leur soif de nouveauté et le déterminisme de leurs origines sociales.

Ici, Percy Fawcett, pur produit de l’Angleterre edouardienne, est un homme droit, presque jusque à la raideur, seuls son énergie et son sourire l’empêchant de se rigidifier totalement. Il y a évidemment une fêlure, et même sans doute plusieurs, mais la plus apparente est son incapacité, nonobstant ses indéniables talents, à réellement grimper les échelons rouillés de son monde verrouillé. La faute sans doute à un père dont le comportement erratique a condamné sa famille à ne jamais être correctement reçue et accueillie dans les cénacles les plus en vue de l’aristocratie anglaise.

Cet homme, magnifiquement incarné par Charlie Hunnam (que l’on connaissait pour son interprétation de chef de gang torturé dans la série "Sons of Anarchy") pense trouver dans l’exploration de mondes encore inconnus la possibilité de se faire une place encore plus ensoleillée au sein de la "high society".

S’il est insuffisamment noble pour son milieu, Fawcett l’est en, réalité de coeur et cette esxploration de la forêt amazonienne entre le Brésil et la Bolivie l’amènera, certes à une forme d’obsession égoïste, mais aussi à une conscience plus aiguë du monde. Ce n’est évidemment pas la fin du voyage qui fait l’homme, mais le trajet.

Délaissant sa famille, il va jusqu’à transformer son épouse (Sienna Miller) en une sorte de vision fantomatique à laquelle il finira par être absent même lorsqu’il est présent physiquement. Père forcément lointain, cet homme fondamentalement aimant ne pourra ainsi s’empêcher de creuser le vide que laissent nécessairement ses absences, exploratrices ou guerrières.

Pourtant, ses enfants, et notamment son d’abord rétif et rebelle fils aîné, finiront par s’identifier à ce père, à se reconnaître en lui et ses obsessions.

Le film aborde ainsi avec une pudeur et une beauté bouleversante la transmission, ce que l’on laisse de soi, à ses proches, comme au monde.

L’homme blanc égaré dans la forêt lointaine est ici abordé avec retenue, nulle folie ou délire mystique (nous ne sommes ni chez Werner Herzog, ni chez Steven Spielberg), nos héros ne cessent ainsi jamais de prendre méthodiquement des relevés géographiques et l’affrontement fiévreux avec les puissances locales (serpent, piranhas ou jaguar) est intense mais fugace. Finalement, même les cannibales se révèlent étrangement paisibles.

En réalité, alors qu’en ce début de 20ème siècle, les déluges de feu, de fer et de sang s’annoncent, naïvement, mais avec une élégance d’esprit rare à l’époque, Fawcett se refuse à la compétition des civilisations, pour voir en ces lieux et dans les gens qui les habitent une forme d’organisation de vie au moins aussi respectable que celle des occidentaux bientôt terriblement sanguinaires. Il se fait ainsi devant la National Geographic Society discoureur de l’égalité des peuples, à l’instar de Clemenceau qui, dès 1885, apportait la contradiction à Jules Ferry : "La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires, pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur."

Ce qui motive réellement Fawcett n’est toutefois jamais clairement expliqué, quelque chose qui oscille entre la prise de conscience et l’ego, mais qui vaut pour lui tous les sacrifices.

Cette quête est probablement d’abord celle de la beauté du monde, à laquelle Fawcett ne renonce jamais, même sur les champs de bataille de la Somme. C’est exactement ce chemin vers l’émerveillement qu’il tente de transmettre à son fils et que James Gray dans un même élan veut communiquer au spectateur, sans jamais refuser de montrer l’absurdité ou la naïveté d’une telle vie.

Avec ce film rectiligne et poétique, d’une grandeur esthétique et narrative peu commune, Gray fait ici oeuvre de cinéma avec une intensité intellectuelle et visuelle rare. Le film se clôt avec l’un des plus beaux plans jamais tournés au cinéma, quelque chose entre le rêve et la réalité, c’est-à-dire exactement ce que l’expérience cinématographique peut offrir au spectateur.

Sébastien

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