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Dark Continent

"Belle de Jour" de Luis Bunuel (1967)

jeudi 9 novembre 2017, par Sébastien Bourdon

"Belle de Jour" de Luis Bunuel (1967)

Si léché esthétiquement soit-il, il s’agit bien d’un film très inconfortable et dérangeant et ce, dès la première séquence.

L’atmosphère d’irréalité (ou surréaliste, forcément s’agissant de Bunuel) qui y règne laisse à penser qu’il s’agit d’un songe. Dans une calèche, accompagnée de son mari, Séverine (Catherine Deneuve) parcourt le parc d’un château. Ils sont insolemment jeunes et beaux, l’homme semble éperdument amoureux, mais d’une femme distante, comme étrangère à elle-même.

L’homme apparaît affable et civilisé, mais il lui fait immédiatement payer sa froideur : elle est brutalement descendue de la calèche, accrochée à un arbre, fouettée puis, toujours pendue par les mains, vraisemblablement violée par les deux cochers. Un brusque jumpcut permet de comprendre que cette scène est issue de ses pensées : on la retrouve dans sa coquette chambre, interrompue dans ses inquiétants vagabondages de l’esprit par des propos badins de son mari - le même que dans sa fantasmagorie - sortant de la salle de bains.

Si son apathie l’amène donc à des fantasmes masochistes, c’est plus vraisemblablement le mortel ennui généré par ce « bonheur » bourgeois et lisse qui la conduira plus loin encore, vers une forme d’abandon physique et mental.

En effet, prise d’une pulsion irrépressible aux accents sordides, sans toutefois se départir d’une affection non feinte mais sans désir pour son époux, Séverine décide de devenir pensionnaire de bordel. S’y rendant uniquement pour « l’amour » l’après-midi, ce sera donc sous l’identité de Belle de Jour qu’elle monnayera ses services et s’offrira parfois aux mâles sévices.

Ce qui l’amène à un tel choix, les ressorts qui le sous-tendent, le réalisateur ne les dévoile pas, ou peut-être assume de les ignorer, même s’il s’était au préalable beaucoup documenté sur les fantasmes féminins auprès de psychiatres et de femmes.

Séverine, après une hésitation inquiète, semble réellement déterminée à se colleter avec ce qui pourrait être vu comme un avilissement. Le seul réflexe bourgeois qui subsiste ici est celui du secret. Elle vit sans tabou ses noirs désirs, à la seule condition qu’ils ne puissent être révélés.

On la voit ainsi, belle et gracieuse, presque irréelle, perdre sa candeur dans les bras d’un cuistre sinistre et grotesque qui ne doit son sentiment de toute puissance qu’au fait de payer les femmes pour les posséder (Francis Blanche, glaçant et parfait). Elle se révèle ensuite d’abord maladroite face aux pratiques sadomasochistes, puis totalement à l’aise dans l’assouvissement de besoins mortifères et malsains.

Elle expérimente la laideur, la brutalité, mais aussi la jeunesse fougueuse et c’est ce qui la laissera le plus pantoise.

Le film ne fait qu’effleurer à l’image son propos, se refusant presque à l’érotisme ou à la nudité, laissant à chacun le soin de deviner ce qui se passe sous ses dehors chatoyants. Il est en effet impossible de ne pas être impressionné par les décors et costumes, tous magnifiés par la photographie ainsi que par le jeu subtilement décalé du casting (mention spéciale à la mère maquerelle, la magnifique Geneviève Page et au toujours impeccable Michel Piccoli).

Par son traitement formel, le film ne tranche finalement pas vraiment entre le rêve, le fantasme et la réalité, et la diaphane Deneuve fait une interprète parfaite pour un tel personnage. C’est tout juste si on l’imagine égarée tant ses actes et la manière dont elle les assume laissent à penser qu’elle y trouve une raison d’être.

Se refusant à faire la morale, d’ailleurs le seul personnage à l’invoquer est parfaitement immoral (le mystérieux Husson interprété par Piccoli), Bunuel ne fait de Séverine ni une victime, ni une coupable. Aucune misogynie n’est à déplorer. Le fait que cela se termine mal, en drame de la jalousie bourgeoise, ne change rien à l’affaire, on ne filme ici rien d’autre qu’un mystère, à chacun d’être capable, ou pas, de le comprendre.

Sébastien

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