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Les chimères d’une voiture propre

samedi 25 septembre 2004, par Thomas Bourgenot

Le ministre de l’écologie, Serge Lepeltier, en débloquant des fonds pour la recherche sur la voiture propre nous montre qu’il ne cherche pas de véritable solution alternative à l’automobile. Si sa réflexion est un peu limitée, nous pouvons peut-être l’aider un peu...

A la veille de la « Journée sans voiture », notre écologiste ministre de l’écologie et du développement durable, Serge Lepeltier, « devait annoncé le déblocage de 40 millions d’euros pour encourager la recherche sur la voiture propre », apprenait-on dans Le Monde daté du 22 septembre 2004. Comme pour pallier l’échec « programmé » par Le Monde et « annoncé » par le Figaro du 15 septembre, de cette journée, le ministre tente de se rattraper en aidant les industriels à rendre leurs voitures « propres ».

Si l’actuel ministre est d’accord sur le constat que la voiture est nuisible (il a été l’un des premiers maires « de droite » à suivre Dominique Voynet, alors ministre de l’écologie, mais pas encore du développement durable, dans la voie de ces « Journée sans voiture » dans sa ville en 1998), il ne renonce pas encore à sa foi en la science et en la technologie. C’est donc dans une pure optique de « développement durable » que ce dernier favorise le développement de la recherche sur l’automobile, mettant de côté des solutions plus radicales, comme le réaménagement des villes au profit des véhicules réellement propres que sont les pieds, les vélos, et à la rigueur les transports en commun.

Non, pense le ministre, on ne peut remettre en cause 40 ans de politiques du « tout-voiture » en quelques jours, alors, on reste dans cette logique et on tente de remédier à la pollution atmosphérique due à ces engins en tentant de les rendre moins nocifs.

Mais qu’en est-il effectivement de l’impact écologique de ces voitures propres ? Qu’entend on en fait par « voiture propres » ? Mais surtout, une question me brûle les lèvres comme un moteur à explosion brûle l’essence, c’est à dire, à répétition : le fait de rendre les voitures « propres » change-t-il quoi que ce soit aux problèmes liés à la voiture ?

Une utilisation propre ?

Par « voiture propre », on entend les voitures propulsées par la fée électricité. Nous avons tous dans l’imaginaire cette idée que l’électricité est une énergie propre, qui n’a pas de coût environnemental. Permettez moi d’être sceptique. Le fait est que notre pays s’est basé essentiellement sur le nucléaire pour sa production d’électricité, et est ainsi devenu la poubelle nucléaire européenne, acceptant même des déchets nord-américains. Or le nucléaire, malgré les arguments de ses partisans est loin d’être une énergie « propre » étant donné que les 5% de déchets non recyclables sont enfouis sous la terre, attendant les quelques milliers d’années nécessaires à la diminution de leur radioactivité. Comment peut-on imaginer un seul instant que des containers fabriqués par des hommes puissent supporter ce poids des âges ? Je ne sais pas. Mais si catastrophe il devait se produire, ces déchets seraient capables de rendre radioactif une région entière, donc, inhabitable.

De plus, la voiture électrique nécessite 62% d’énergie en plus que pour une voiture à énergie fossile, pour un rendement identique. L’énergie étant produite hors de la voiture, il faut l’acheminer jusqu’au véhicule (ce qui utilise par ailleurs de l’énergie), et cela entraîne des déperditions. Les batteries servant au stockage de cette énergie sont constituées de matériaux ultra nocifs (plomb, cadmium...). Et leurs déchets n’ont rien à envier au nucléaire en terme de durée de vie.

Une production propre ?

Malheureusement, je ne parle ici que des diverses pollutions liées à l’utilisation directe de l’automobile. Car en fait, si on va un peu plus loin, on peut se rendre compte qu’il y a un « avant » et un « après » utilisation. Le constat est à faire. Avant même d’avoir effectué son premier kilomètre sur la route, une voiture a déjà pollué pratiquement autant que lors de son utilisation pendant sa « durée de vie ».. 300 000 litres d’eau sont nécessaires à l’élaboration d’une seule voiture (l’équivalent de 6 bains par jour pendant un an). Il faut 30 tonnes de matières premières pour construire un engin de 1,5 tonnes, soit vingt fois son poids. L’énergie (nucléaire) utilisée pour sa production est aussi à prendre en compte. Et on ne parlera pas ici des peintures utilisant divers solvants pour arriver à une « personnalisation » du véhicule (ah zut, je crois que c’est fait...).

Une fin de vie propre ?

De l’autre côté, on a les casses qui se remplissent de deux millions d’anciennes voitures par an, déversant 280 000 tonnes de pneus usagers, 30 000 tonnes de résidus de batteries et 400 000 tonnes de déchets industriels spéciaux. Si une partie de ces composants sont recyclables, ce recyclage n’est pas sans répercussions environnementales, le traitement des déchets induisant diverses pollution (énergie nécessaire, transformation...).

Donc, quand bien même la voiture serait vraiment « propre » lors de son utilisation directe, il m’apparaît impossible de limiter les pollutions des usines qui les produisent, ni des décharges qui les entassent. Et puis, imaginez vous : an de grâce 2010. Ca y est la voiture non polluante est née. Nous allons enfin pouvoir nous déplacer vite en toute bonne conscience. Oui mais. La voiture existe, mais ce n’est pas pour autant que tout le monde en possède une. Il faut renouveler le parc automobile pour qu’il soit non polluant. Et donc jeter ou revendre aux « pays en développement » tout le parc actuel, c’est à dire, au bas mot 30 millions de voitures. On multiplierait alors les déchets en casse par 15 pour une année, et on continuerait assez rapidement à revoir les 2 millions de voitures jetées par an. Voilà comment dans le meilleur des cas, l’introduction de la voiture « propre » aiderait à mieux salir la Terre.

Cette hypothèse me fait penser à une interview entendue récemment sur BFM. Il était question du transport routier des marchandises et on abordait le problème de la pollution des camions. Etait invité un patron d’entreprise de transport routier qui nous expliquait que tous ses camions étaient aux normes les plus récentes, puisque le renouvellement se faisait tous les quatre ans. L’animateur de l’émission se demandait alors ce qui advenait aux camions ayant « fait leur temps » (en réalité ayant été amortis...). Le patron de lui répondre le plus sereinement du monde qu’ils les revendait en Afrique ou en Europe de l’Est. Ils avaient l’air tous très rassurés de cet état de fait.

Vraisemblablement, Tchernobyl est oublié. La pollution ne s’arrête pas aux frontières, c’était ça la plus grande leçon de cette catastrophe. Mais non, pour eux, le parc des camions en France est « aux normes ». Qu’importe que le reste du monde pollue avec nos engins. Chez nous, ça roule « propre ». Oui Monsieur. « Propre ! »

Des politiques propres ?

Mais la pollution atmosphérique est loin d’être la seule nuisance de l’automobile. Les politiques menées en sa faveur ont durablement modifié notre environnement urbain et les paysages. Pour faire rouler nos chers véhicules automobiles, allez hop, du gris partout. Des autoroutes, des routes, des rocades, des ronds points, des feux rouges, verts, oranges, des péages, des stations services, des parkings, et j’en passe. Comment cet état de fait ne peut-il pas nous affecter ? Certes, nous nous y habituons. Mais, vivre sous une autoroute urbaine tel le boulevard Magenta ou Voltaire ne peut pas être sans incidence sur notre mode de perception. Du bruit à longueur de journée. Des risques d’accidents, de morts à chaque croisement. Je me demande ce qu’on penserait d’une voiture « propre » (qui du reste est plus silencieuse, donc plus dangereuse) repeinte d’un rouge sang, celui d’un enfant ou d’un aveugle... La penserions-nous toujours aussi propre ? Je ne pense pas.

Un mode de vie propre ?

La possession d’une voiture détermine un mode de vie. Au lieu d’aller faire le marché en bas de chez soi, on va aller dans un hypermarché (ceux là mêmes qui nous invitent à mieux consommer, donc... ne plus aller chez eux ?). Hypermarchés qui sont à l’origine de la crise de l’alimentation en ayant participé à tuer les commerces de proximité, et en ayant largement aidé à transformer le commerce alimentaire en « industrie agro-alimentaire ».

Enfin, dans nos grandes villes, il apparaît de plus en plus que ce qui manque, c’est l’espace. Il est étonnant de voir qu’à Paris, seul un habitant sur deux possède une voiture. Comment dès lors expliquer que près de 90% de la voirie soit dévolue à la voiture ?

Ivan Illich, dans son livre Energie et équité (Fayard, 1973) nous expliquait que : « pour faire franchir un pont à 40 000 personnes en une heure, il faut deux voies d’une certaine largeur si l’on utilise des trains, quatre si l’on utilise des autobus, douze pour des voitures, et une seule si tous traversent à bicyclette. » On le voit, ce mode de transport individualiste au possible est une aberration en terme d’efficacité.

La « voiture propre » est aussi viable que le concept de la « guerre propre ». C’est une manière de se donner bonne conscience sur des comportements irresponsables, ou plutôt si, responsables des catastrophes écologiques, passées et futures. On aura beau repeindre de vert nos comportements, tant qu’ils seront encrés dans une logique productiviste, nous iront droit dans le mur.

« Oui, mais proprement et avec l’air-bag » répondront les constructeurs...

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