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Le Champion

vendredi 18 mai 2007, par Christopher Montel

Comme l’Allemagne nazie en 1936, la Chine communiste va toucher le gros lot en 2008. Quelques morceaux de ferraille dorée garantis grâce au stakhanovisme sportif ou aux arrangements à l’amiable avec les juges olympiques, respectabilité internationale, investissements étrangers, appels au calme et au dialogue. Elle devra freiner un peu, il est vrai, la cadence des divers crimes perpétrés au quotidien contre les peuples sous son contrôle, pendant les quelques mois des Jeux Olympiques de Beijing, ou du moins les cacher un peu mieux, histoire que les observateurs étrangers et les partenaires commerciaux ne repartent qu’avec le souvenir inclus dans le programme.

Mais de toute manière, comme l’a si bien dit notre président le soir du débat du deuxième tour, pour justifier son refus de boycotter des Jeux de Beijing en 2008 : le sport n’a rien à voir avec la politique. Rien.

Je vous propose un voyage dans le temps, via la planète foot - France, 1998. La droite française est au plus bas. Inopérante, divisée, cannibale, où la guerre de tous contre tous empêche l’émergence de chefs naturels et sabote leurs desseins, la droite n’arrivera vraisemblablement plus jamais à rassembler suffisamment de muscle pour reprendre le pouvoir confisqué depuis la dissolution de l’assemblée par le président Jacques Chirac en 1997. À l’UDF-DL, et contrairement aux consignes officielles, on fait appel lors des élections régionales de 1998 au dopage électoral frontiste pour s’assurer au moins quelques sièges. Minable, malhonnête et médiatiquement suicidaire. Charles Millon ou encore Jacques Blanc sont mis au banc, Gilles de Robien découpe sa carte DL au JT, et prépare sa reconversion. Quelques mois après, Richard Virenque de l’équipe Festina pleure devant les caméras, et-et balbutie, les lèvres larmoyantes, un "à bientôt, peut-être".

Tandis qu’éclatent ces sombres affaires de dopage dans les milieux sportifs et politiques, la Coupe du monde de football arrive en France. L’équipe des Bleus et son entraîneur Aimé Jacquet sont déclarés perdants d’office par les sondages, les professionnels ou des journaux tels L’Équipe. Personne à droite comme à gauche ne se remue vraiment pour traîner les pieds dans un stade, même si quelques uns affichent déjà leur intérêt pour ce beau sport qu’est le foot, sous réserve de réussite, évidemment. Soutenir les Bleus fait partie du protocole politique, mais on reste prudent.

Puis vient le miracle. Les Bleus enchaînent les victoires, s’étonnent eux-mêmes au début, avant d’y croire vraiment. Des cercles de plus en plus éloignés d’électeurs-téléspectateurs commencent à s’y intéresser, par curiosité, et parce que la France, pour une fois, gagne. Le politburo socialiste au pouvoir assiste à tous les matches, Jospin en tête, et il n’est pas question que quiconque se débine. Lors de la finale, Martine Aubry et Elisabeth Guigou s’éclatent dans les tribunes VIP. Ségolène est derrière, encore dans l’ombre, un gros bonnet de supporter sur la tête, en plein été. Ils dansent tous sur la chanson de l’équipe de France « I will Survive ». Mais Laurent Fabius, à leur droite, les mains dans les poches, bouge les jambes mollement en regardant ses camarades, avec un sourire accessoire, haïssant chaque seconde de cette opération de comm’ stupide qui n’a rien à voir avec la politique.

À droite la cote est trop basse pour que les media prêtent suffisamment d’attention à l’intérêt pour les Bleus et la Coupe du monde, tout aussi sincère et assidu qu’à gauche. Chirac, de son côté, doit y aller mollo avec ce genre de piège médiatique. Il est déjà la risée des Guignols de l’Info, entre autres, qui le montrent souvent affalé sur son canapé en espadrilles et en tricot de peau, bouteille à la main, télécommande dans l’autre, voulant accélérer par tous les moyens son mandat présidentiel sans but ni raison d’être. Mais il décide carrément de mettre le maillot et embrasse le crâne de Fabien Barthez.

On décide de participer à un match de foot organisé à Toulouse pour les jeunesses RPR. Personne ne peut se blairer, mais un match pourra montrer l’esprit d’équipe à droite, et, qui sait, on y verra peut être se révéler un futur leader... Nicolas Sarkozy saute le premier sur l’occasion. Ce dernier l’a mauvaise : il doit refaire son chemin au RPR par le bas, un traître revenu au bercail, qui comprend peut-être déjà comment profiter de la situation catastrophique dans laquelle se trouve son parti et la droite française en général. Le 21 avril 2002, où la droite républicaine comprit qu’une vraie victoire passait par le Front national et non contre lui, prenait tranquillement racine, dans l’ombre de l’euphorie sportive et médiatique de 1998.

Le match commence, les caméras filment, prêtes à zoomer sur ceux qui veulent se montrer. Mais la plupart des politiciens, attaquants comme défenseurs, ne jouent pas vraiment le jeu et le tournent en dérision. Accablement défaitiste transformé en cynisme moqueur ? En tout cas, pas pour Sarkozy. Sarkozy est à fond dedans. Comme le copain qui vous invite chez lui pour jouer au Monopoly et qui gueule à la trahison quand toi et les autres veulent arrêter le jeu avant la fin. Vous savez de toute façon que vous allez perdre, et y a du Mickey à la télé. Tu lui expliques que toutes tes rues sont hypothéquées ou lui appartiennent déjà, et faire tourner en rond ton pion, devenu un squatteur illégal, te semble, avec chaque pénalité non solvable de squat supplémentaire que tu lui dois, de plus en plus absurde. Mais il se pose devant sa télé et il ne vous lâchera pas tant qu’il n’est pas devenu le maître incontesté du monde.

Pour ma chienne, une mordue du ballon, un ballon est une source inépuisable d’émerveillement, une union mystique entre un objet, le ballon, et une mission, le ramener le plus vite possible pour qu’on le lui renvoie, tour après tour après tour après tour après tour, sans jamais y voir d’absurdité. Une passion sportive authentique.

Pour le futur président de la République, le ballon, à cette époque, renvoie avant tout, dans l’immédiat, à la caméra braquée dessus. Les joueurs professionnels savent parfaitement jouer avec la caméra, faisant semblant de ne pas la voir. Ils trottent sur le terrain après un tir de penalty raté ou une passe plutôt moche, bouche en cul de poule, l’air concentré et pensif, bras pliés. Parfois, comme Marie-José Perec, ils se plient lamentablement en quatre pour exhiber devant l’objectif les marques de leurs sponsors cousus sur leurs maillots. La tactique la plus souvent employée par Sarkozy lors de la rencontre amicale du FC RPR Neuilly-Toulouse de 1998 se résume à se coller au plus près du ballon et des jambes de ceux qui le font rouler péniblement devant eux.

Lorsque la politique se mêle d’un ballon ou du sport en général, l’important n’est plus de participer, mais de gagner, pour reprendre mot pour mot les propos de Lagardère, financeur du projet Paris 2012 pour les Jeux olympiques. Le maire de Paris Bertrand Delanoë n’avait-il pas déclaré que si la capitale française était retenue pour 2012, il se lancerait dans la course aux présidentielles ?

Depuis 1998, le vocabulaire sportif s’est très peu discrètement immiscé dans le lexique politique français, surtout avec les élections présidentielles de 2007, et le tout récent tour de force sarkozyste de devenir le coach, non pas d’une, mais de toutes les équipes qui représentent encore un potentiel danger. Bernard Kouchner se la joue Zidane ou Ronaldo, reniant son club en faillite pour s’offrir à des étrangers certes, mais qui lui promettent plus. Sarkozy lui-même l’a exclamé la semaine dernière, lorsque les joueurs mis en touche commençaient à grogner : « La fidélité c’est pour les sentiments, l’efficacité c’est pour le gouvernement. » Car tout comme Michael Corleone ou Aimé Jacquet, Sarkozy doit se rendre aujourd’hui respectable aux yeux des critiques bien-pensants, et sait qu’il n’y a pas de place pour les sentiments personnels.

Les réus de cabinet se feront désormais en joggant et les décisions ministérielles dans la section haltères gros gabarit de la salle de muscu de Matignon. Sueurs sportives de droite ou de gauche, le corps ne ment pas, comme dirait l’autre qui citait l’autre. Sarkozy voudrait nous faire croire qu’il veut de la politique sans politique, du pur management ou l’important est de remporter tous les championnats, et quand il n’y en a plus, d’en créer des nouveaux.

Voler le programme du Front national, pour ensuite se torcher avec une fois élu président, et créer un gouvernement de centre-droit, fait pour ne pas faire grand-chose, le temps d’écraser tout le monde aux législatives de juin 2007, il fallait le faire champion !

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