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L’Oxymore ou comment embellir la laideur des choses

jeudi 23 septembre 2004, par Thomas Bourgenot

« Quand on ne peut plus changer les choses, on change la manière de les nommer ». Cette maxime résume assez bien ce procédé littéraire utilisé à foison depuis quelques temps par nos communicants politiques et militaires.

De la poésie de la guerre

A la base l’oxymore est un procédé littéraire au même titre que l’euphémisme ou la litote. L’oxymore (ou oxymoron) consiste à allier deux mots de sens contradictoire pour créer un effet de surprise. Le plus célèbre d’entre eux étant peut-être contenu dans ce vers de Corneille : « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». En quelques mots, on perçoit la beauté d’un ciel de nuit qu’il évoque. En bref, c’est de la poésie.

Mais depuis quelques années, l’oxymore est utilisé, non plus par des poètes, mais par des communicants, et la beauté du procédé littéraire s’échappe pour laisser place à la dure réalité d’un monde qu’on cherche à embellir pour qu’il soit mieux accepté.

Les premiers à avoir utilisé ce type de figure de style sont peut-être les communicants militaires. Depuis la guerre du Vietnam et son échec cuisant pour l’image des Etats-Unis d’Amérique, les Américains ne veulent plus voir les images de guerre si terribles qui ont circulé à cette époque. Il a donc fallu revêtir la guerre de termes plus sympathiques pour faire coller l’imaginaire collectif à l’idée d’une action réfléchie et quasi-humanitaire.

Une communauté bien utile

Tout d’abord, finies les actions unilatérales, les guerres passeront par la concertation de la « communauté internationale ». D’une manière générale, la communauté signifie un groupe de personnes ayant quelque chose en commun. Une appartenance ethnique, un lieu d’habitation ou une pratique permettant leur identification par rapport à une autre communauté. La communauté a une connotation minoritaire, et est souvent persécutée. Mais, lorsque cette communauté devient internationale, on voit mal quel est le point commun. Quelquefois, cette « communauté internationale » signifie l’ONU et son conseil de sécurité assez fermé, d’autres fois, il ne s’agit que de l’Europe (la vieille et la nouvelle...) alliée aux Etats-Unis, et souvent, il ne s’agit que des Etats-Unis. On l’a bien vu lors de la guerre au Kosovo en 1999, la « communauté internationale » est passée de l’ONU qui ne voulait pas agir par peur d’un veto de la Russie à l’OTAN. Le principe de cette communauté change en fonction des besoins militaires et économiques (une décision de l’OMC devient d’ailleurs parfois une décision de la « communauté internationale »). Je me demande alors comment la « communauté internationale » va réussir à vaincre les « communautarismes »...

Sans mort, la guerre, c’est tellement plus beau...

Une fois qu’on a réussi à faire accepter l’idée d’une guerre qui ne soit pas unilatérale, il faut ensuite convaincre dans la durée de la justesse de la guerre. Pour cela, il faut rassurer les populations qui mènent les guerres que la guerre menée est contrôlée. Dans ce sens, l’oxymore est un instrument très utile. Nous avons alors vu apparaître le concept de « guerre propre » et de « guerre zéro mort ». Il faut bien ici comprendre qu’on cherche à faire une guerre propre avec zéro mort du côté des « boys ». Si mort il y a, il ne peut pas être civil, et il est forcément dans le « mauvais camps ». Ainsi quand du Kosovo, nous arrivaient des images de paysans tués par des bombardements, ces derniers devenaient des militaires déguisés en civil pour apitoyer les occidentaux.

Pour arriver à la « guerre propre », les communicants militaires ont aussi renommés leurs techniques de combat. Les frappes sont devenus « chirurgicales », donnant l’idée d’une précision telle qu’elle ne peuvent qu’atteindre leur cible. Une question alors se pose. Le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade pendant la guerre du Kosovo était-il une frappe chirurgicale ? Ah non, que suis-je bête. C’était un « dommage collatéral ». Mais, là, nous ne sommes plus dans l’oxymore, mais dans l’euphémisme. Un autre oxymore militaire : la « bombe écologique ». Pour rassurer encore un peu plus les populations qui ont vu rentrer leurs « boys » avec le « syndrome de la guerre du Golf », il a fallu rendre les bombes écologiques, sûrement pour cacher le fait que les munitions étaient à uranium appauvri.

Aucune guerre, qu’elle soit récente ou ancienne ne s’est faite sans mort. La rendre « propre » ne peut être qu’un procédé rhétorique utilisé pour la faire accepter à une population. Après l’avoir renommer, il faut encore réussir à montrer les images conforme à la nouvelle réalité créée de toute pièce par le procédé littéraire. Pour ce faire, il faut choisir les journalistes qui seront « embedded », leur montrant ainsi ce que l’armée veut bien que la population sache, c’est à dire pas grand chose.

La dernière guerre du Golf était d’ailleurs aussi basée sur un oxymore. Ne trouvant pas de preuves réelles de la possession d’armes de destruction massive, et ne pouvant pas dire pourquoi exactement il voulait faire la guerre, le gouvernement Bush a décidé de faire une « guerre préventive ». En gros, cette expression signifie qu’on va faire la guerre pour éviter (prévenir) une guerre. On n’a pas du tout l’impression de se mordre la queue. Mais bon, c’est bien connu, « il vaut mieux prévenir que guérir ». Le problème étant que cette prévention-là appelle aussi une guérison...

Cette notion de « guerre préventive » nous rappelle un certain George Orwell qui dans son 1984 faisait dire à Big Brother que « la guerre c’est la paix ».

Le développement durable en question

Un autre domaine dans lequel l’oxymore s’est largement développé est la communication économique. Depuis la fin des années 1990, une large part des citoyens commence à percevoir que la guerre ne se fait pas qu’avec des bombes (écologiques ou à fragmentation...), mais aussi avec des billets (verts de préférence). Il faut donc faire accepter l’ordre économique mondial et mondialisé. Pour ce faire on va inventer de nouveaux concepts qui ne font que masquer (et souvent assez mal) les anciens.

Il en est ainsi du « développement durable ». Il est vrai que ce terme n’est pas aussi nouveau que la « guerre propre », puisqu’il date de la commission Brundtland en 1972. Mais il est à noter qu’on ne nous a jamais autant rebattu les oreilles avec ce terme que depuis l’échec de la réunion de l’OMC à Seattle en 1999. En le rendant « durable », on fait croire que la notion de développement a changé. Mais il suffit d’écouter le président de BP France nous dire en 2001 que : « Le développement durable, c’est tout d’abord produire plus d’énergie, plus de pétrole, plus de gaz, peut-être plus de charbon et de nucléaire, et certainement plus d’énergies renouvelables. Dans le même temps, il faut s’assurer que cela ne se fait pas au détriment de l’environnement. », pour se rendre compte que le développement durable n’a pas de différence fondamentale avec le développement tout court. Car, comme les téléphones portables qui sont insupportables, le développement durable est comme le développement tout court : insoutenable. Il signifie toujours produire plus, dans la croyance en une croissance infinie dans un monde dont les ressources sont limitées. L’exemple du pétrole est un très bon exemple. En effet, au rythme actuel de production, nous n’avons plus qu’une quarantaine d’années, au mieux, avant de n’en avoir plus. Or le rythme est censé s’accroître de manière assez net quand notre cher constructeur national, j’ai nommé Renault (lui aussi fervent pratiquant du développement durable), inondera le marché chinois avec ses modèles à moins de 5 000 euros.

D’autres oxymores servent à rassurer les plus sceptiques. Aux rustres qui ont peur des effets de la mondialisation, on déballe la « mondialisation à visage humain ». Ce sont les employés de Flodor qui ont vu leur usine disparaître en une nuit, pour aller rejoindre l’empire du milieu, qui ont du être contents. D’apprendre que la mondialisation était à « visage humain »... Pour aider ces délocalisations, Mme Nicole Notat a inventé le concept de « capitalisme syndical ». Après, si les syndicats se mettent à collaborer à la réalisation de concepts aussi contestataires, on comprend un peu mieux pourquoi la syndicalisation baisse dans nos pays (bien que ce ne soit pas du tout le seul facteur bien évidemment, c’est un autre débat).

Investissement et consommation : les deux piliers de la croissance

Mais on ne peut pas "redorer" la notion de développement sans redorer ses piliers, c’est à dire l’investissement et la consommation. On a donc vu apparaître ces dernières années de nouvelles manières "alternatives" de participer à "l’effort collectif d’enrichissement".

Pour aider les mécréants qui ne croient pas à la « pureté » du marché, à investir pour augmenter la capitalisation boursière, on va inventer de nouveaux placements. On va avoir des « fonds éthiques » ou les « placements humanitaires », qui permettent de cumuler une pseudo aide sociale et une réelle augmentation du portefeuille. Ces fonds se targuent d’aider des ONG, mais assurent, de la même manière que des placements ordinaires (inhumanitaires ?), des taux de rentabilité fixés. On voit mal la différence. Si ce n’est le terme qui les désigne.

Enfin, pour pousser les gens à consommer davantage, on va imaginer des nouvelles formes de commerce et de consommation. Le commerce devient « équitable ». Le café du même nom va donc se ranger aux côtés des différents produits « inéquitables » dans les hypermarchés. Le consommateur va alors pouvoir dormir sur ses deux oreilles quand il aura donner 3 euros pour un café « équitable », alors que sa facture s’élève à 300 euros de produits qui ne le sont pas.

Ainsi donc, la consommation devient « citoyenne », voire « solidaire ». On « vote » pour des produits « justes » en les achetant. On pense contribuer ainsi à un monde meilleur sans imaginer une seconde qu’il est basé sur la compétition forcené et que les entreprises qui se prévalent le plus d’être « citoyenne » ne le font en général que pour accroître leurs parts de marché. Voulant valoriser leur image, elles en appellent aux sentiments les plus altruistes, pour pouvoir continuer à se livrer leur guerre sans merci qui ne prendra fin, vu comme c’est parti, que lorsque la planète ne pourra plus supporter qu’on la pille sans prendre en compte ses ressources.

Une question se pose alors : quand l’oxymore n’arrivera plus à cacher l’horreur quotidienne d’un système qui marche sur la tête, trouvera-t-on un procédé littéraire plus puissant pour continuer notre dérive en se voilant la face ?

Messages

  • Je suis tout a fait d’accord avec les propos de cet article, qui est par ailleurs fabuleusement formulé, par contre attaquer le principe de commerce "equitable" alors que l’idée d’un commerce plus juste serait tout de meme preferable que non existante est un peu dure, à mon humble avis surtout lorsque la notion de commerce equitable part d’une bonne intention (à noter que je ne suis pas forcement pour la pietre philosophie du moindre mal, philosophie contradictoire à mon propos, mais seulement dans certains cas) .

    • Effectivement, le commerce équitable part d’une bonne intention, mais, d’une, il n’est pas toujours aussi équitable qu’on l’imagine, créant des inégalités dans les pays qu’on dit "sous-développés" (entre les producteurs "équitablement" rémunérés, et les autres). De deux, il empêche parfois ces pays de faire de l’agriculture pour leurs besoins, les poussant à conserver l’unique perspective de l’exportation, et les laissant sous le joug des prix des matières premières fixé à l’international (certes, dans une moindre mesure que le café El Gringo, mais quand même).

      Ceci est un point. Ce que je condamne plus dans cet article c’est l’hypocrisie de certaines marques de commerce équitable qui vendent dans les grands réseaux de distibution soulageant la conscience des consom’acteurs (que ce terme est laid...) qui vont acheter un petit paquet de café en pensant qu’ils font bien en allant le faire chez Carrefour qui est loin d’être équitable avec ses fournisseurs....

      De plus, le commerce équitable encre l’idée que la citoyenneté passe de plus en plus par la consommation (la consom’action comme on dit..), et cela empêche de nous voir autrement qu’en tant que consommateur. Et si cela, ce n’est pas de la pensée dominante, alors, je ne m’appelle pas Toma.

      Et je crois que si... je m’appelle Toma

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