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Insomnies

lundi 16 janvier 2017, par Elena Rui

Il est quatre heures depuis une demi-heure et Teresa se retourne dans ses couvertures, agrippée à un bien-être décoloré, désormais interrompu par la brusque certitude d’être en train de rêver. Elle essaie de ressaisir des sensations qui se sont évaporées, puis renonce et s’assoit dans son lit, bien décidée à accueillir avec fatalisme l’insomnie printanière : les nuits courtes commencent et il ne servirait à rien de résister. Elle tire du cartable de cuir effondré contre la table de chevet un paquet de copies d’examen lignées aux graphies déliées et empoigne le crayon rouge et bleu emblème de son autorité sur les auteurs de ces copies.

Nietzsche disait que les Grecs étaient supérieurs parce qu’ils avaient inventé le dionysiaque et l’apollinien. C’était quelqu’un de tranquille, qui lisait les tragédies, mais l’une de ses amies s’était mise à exposer sa philosophie en racontant alentour qu’il était antisémite si bien que les nazis l’avaient pris pour l’un d’eux. Cette mauvaise réputation a duré pas mal d’années et même après la guerre les gens disaient du mal de Nietzsche en prétextant que le nazisme était un peu de sa faute. Mais aujourd’hui nous savons que ce n’est pas vrai.

Si l’on prend pas mal de raccourcis, ce n’est pas qu’il ait tort, se dit Teresa. Ce sont ces copies qui la mettent le plus en difficulté : pour comprendre, il a compris, au moins quelque chose, mais il l’exprime avec le lexique, la syntaxe et la précision conceptuelle d’un gamin de douze ans, bien qu’il en ait dix-neuf. Dix-neuf ans. Teresa essaie de se souvenir de ce qu’elle faisait à dix-neuf ans. Elle lisait, elle étudiait, elle aidait sa sœur à faire ses devoirs… Une intello, comme on dirait aujourd’hui, une naze, comme on disait à son époque. Matteo, par contre, à en juger par les appréciations griffonnées sur les murs et par ses initiales gravées sur les bancs des trois sections, est une petite célébrité au Lycée Classique d’État Giacomo Leopardi.
Comment les concepts énoncés pendant trois de ses meilleurs cours ont-ils pu se transformer en ce verbiage ? Quel en est le processus ? Y a t-il une phase où on puisse l’arrêter, le corriger et le hausser à des horizons plus élevés ? Matteo est éveillé, éveillé et ignorant, mais suffisamment riche pour que son ignorance ne compte pas ; il l’était en Seconde et il le sera après le Bac. Elle sent qu’elle n’a rien fait ou bien peu pour lui, tout comme pour les autres : à part quelques rares exceptions, l’école reproduit les segmentations sociales existantes et Teresa est consciente de les avoir fidèlement décalquées. Matteo continue à mépriser la culture avec la ferveur de chef d’entreprise vénète transmise par ses parents) ; Elisa, la fille d’un collègue que tout le monde craint, est restée une bosseuse, exempte de vie sociale ; Luca sera recalé pour la troisième fois, car pour la troisième fois il a séché vingt-cinq pour cent des cours et les soixante-quinze restants il les a passés à somnoler au dernier rang. Plus grands, plus forts, plus beaux, mais ce sont là des évolutions déterministes sans originalité de ce qu’ils étaient depuis le début et des anticipations prévisibles de ce qu’ils seront. Elle s’est bornée à coller un Post-it avec quelques remarques philosophiques dans une aire indéterminée de leur cerveau, mais un coup de vent suffirait à le faire s’envoler.
Teresa voudrait se lever, mais elle craint que les bruits en provenance de sa chambre ne réveillent sa sœur. De la pièce située à l’autre bout du couloir en face, lui parvient, imperceptible, sa respiration régulière : en alerte depuis sa dernière grippe, elle dort avec la porte entrouverte. Depuis plusieurs jours elle lui impose d’affectueuses et inquiètes attentions que Teresa n’a pas la force de repousser : un simple virus gastro-intestinal qui a duré vingt-quatre heures est devenu le prétexte pour réduire ultérieurement l’étroit espace vital laissé par leur vie en commun.
Teresa a une technique éprouvée pour ne pas réveiller Alessia : se déplacer dans le noir et tousser pour masquer le grincement produit par les ressorts au moment où le matelas est allégé de son corps. Elle connaît bien sa chambre et ne risque pas de se cogner à quelque chose. Sur sa chaise, en sûreté face à son bureau, la porte enfin fermée, elle allume la lumière, ouvre son portable, coiffe ses écouteurs et écoute à volume raisonnable une chanson sirupeuse que diffuse une radio choisie au hasard. La lampe orange en forme de champignon héritée de la vieille maison de ses parents éclaire avec douceur son visage en faisant briller ses yeux noirs et ses cheveux lisses qu’elle se met à peigner avec paresse. Elle n’a pas envie de continuer à corriger les devoirs de philo. Elle n’ira pas en classe demain ; Alessia a obtenu un certificat médical de sept jours d’un jeune médecin ahuri qui lui fait la cour : un complot, un complot bienveillant. Elle se regarde dans la glace : son visage lui plaît, spécialement avec cette lumière. Elle force un sourire pour vérifier la façon dont la peau se ride autour des yeux : encore rien de grave, rien que de petits signes effacés en un instant par une expression plus sérieuse. Elle ressemble à sa mère, à sa tante, à sa grand-mère, des femmes méditerranéennes aux yeux profonds et langoureux et aux chevelures épaisses, noires, brillantes. Elle porte une nuisette sophistiquée, toute en dentelles, d’où déborde une poitrine généreuse.
Giovanni a soif et chaud et une érection naissante. Il est réveillé depuis une bonne demi-heure et, sur le dos, les bras le long du corps, il passe en revue tour à tour les meubles de la chambre en les rendant plus nets à chaque mise au point. Il a laissé trop de veilles allumées qui consomment inutilement de l’électricité. Il s’était imposé une rigueur énergétique absolue et une hygiène électromagnétique irréprochable, mais il n’a même pas éteint le wifi. Depuis une semaine il s’endort d’un coup assez tôt et se réveille en pleine nuit, en proie à une étrange agitation. Ce doit être la consommation vespérale de farines blanches : il semble que ce soit délétère pour la digestion, le métabolisme et le vieillissement cellulaire. Des poisons autorisés et même préconisés. Cette pensée le rend anxieux, comme les émissions du TG2 Santé sur la prostate ou les reportages sur la crise économique et le chômage : il devrait se mettre à manger des farines intégrales ou de kamut, mais il n’arrive pas à se faire à cette consistance cartonneuse et à l’arrière-goût de cellulose.
Peut-être le rêve qui l’a réveillé était-il érotique. Mais pourquoi cette angoisse indéfinissable ? Non, même si ne lui est restée qu’une impression sans justification, il sait qu’il s’agit d’un cauchemar ; l’érection est arrivée après, avec l’ennui et la frustration de ne pas parvenir à se rendormir. Il s’est mis à titiller sa libido par défi, comme pour s’assurer d’être encore vivant. Le fantasme avec sa collègue Marzolla qui durant la pause repas lui caresse la braguette sous la table en continuant la conversation avec Ferro et Brandolese fonctionne encore. Il fonctionne, mais il aurait besoin d’un petit stimuli visuel… Il a beau se concentrer sur le balancement rythmique de ses spectaculaires nichons, la turgescence reste timide et peu fonctionnelle. Le physique idéal, celui de ses premiers fantasmes pubères, Giovanni le retrouve chez sa collègue Marzolla, qui, de son côté, n’éprouve ostentatoirement aucun intérêt pour lui. Menue, les cheveux noirs et épais, des yeux sombres et profonds, mais surtout ferme et excitante d’une manière qui ne pourrait guère ne pas attirer l’attention (même si elle ne s’obstinait pas – comme elle le fait – à porter d’amples décolletés et des jupes moulantes), Silvia Marzolla est une variation sur le thème de la superbe Carlotta, son premier et si douloureux amour. Elle en porte même le parfum : un arôme au chèvrefeuille en vente depuis vingt ans.
Il capitule, se lève, éteint la veille du magnétoscope puis celle de la télé et de la chaîne stéréo, prend son portable sous le bras, descend à l’étage du dessous et s’installe sur le canapé gris du salon à la lumière de l’abat-jour de la table basse.
Il s’efforce de trouver l’envie. Depuis quelques mois, il a un rapport intime, assidu avec un nouveau site pornographique dont il apprécie la classification minutieuse. Il ne cherche pas des situations particulièrement originales ; c’est le corps, le type de corps qui fait la différence : la poitrine doit avoir une pesanteur élégante et naturelle, les fesses une plénitude lunaire. La vulgarité ne l’excite pas : tout ce déferlement de défonçages l’ennuie et c’est pourquoi, une fois trouvée la vidéo adéquate, il lance le streaming en ayant soin de couper le son. L’homme aussi doit avoir son élégance ou du moins ne pas être répugnant. La femme, outre qu’elle doit correspondre à ses canons esthétiques ne peut être vêtue de manière caricaturale, ne doit pas avoir de couettes ni se faire passer pour une teenager, elle ne doit pas écarquiller les yeux comme en proie à une crise d’épilepsie, ne doit pas porter de chaussures avec des semelles ridicules, ni des ongles griffus, ni des tatouages trop voyants. La double pénétration qui, à vingt ans, contraint à la fréquentation embarrassée des vidéothèques, lui paraissait le summum de la transgression, est devenue une routine plutôt insipide et il préfère deux femmes qui prennent amoureusement soin d’un seul homme : il est plus facile de s’identifier, plus satisfaisant d’imaginer qu’un jour cela puisse lui arriver pour de vrai. Le succès relativement récent de la catégorie « MILF » le laisse plutôt perplexe : l’idée de pénétrer une amie de sa mère ayant passé les 55 ans continue à lui sembler peu érotique, mais il apprécie que la réhabilitation de ce fantasme offre à toutes des opportunités, y compris aux femmes avec des formes lasses de concurrencer la force de gravité. Les asiatiques lui semblent des gamines, les femmes voilées le font se sentir coupable autant et peut-être plus que celles attachées ou dominées. Il a appris avec stupeur sur un article américain que la catégorie « brutal » est parmi les plus prisées par les femmes. Il ne lui viendrait jamais à l’idée de cliquer sur « naines », « femmes enceintes », « fétichistes » ou « poilues » et il est heureux de constater que la catégorie « bizarre », en vogue durant les années Quatre-vingt-dix et dans laquelle il ne s’est jamais aventuré de peur d’assister à quelque performance zoophile, n’existe plus.
Peu importe que la navigation entre fesses, orifices, langues et pénis dressés soit fructueuse ou pas, Giovanni sait qu’à la fin de son périple il éprouvera une sensation déplaisante, d’accoutumance et de dégoût : c’est la surabondance et la facilité d’accès à tout ce matériau qui finissent toujours par lui donner la nausée. C’est un peu comme le dépaysement hébété qu’il ressent dans les immenses hypermarchés de banlieue : toutes ces lessives, chacune avec une fonction différente tous ces végétaux exposés en même temps sans une logique saisonnière, les pastèques avec les kakis, les raisins avec les fraises… Au fond, c’est ça qu’il attend aujourd’hui d’un supermarché et il serait déçu de ne pas y trouver tout cela, mais une fois devant les rayonnages il éprouve un vertige, un égarement, l’urgence d’accomplir un choix rapide et précis, en conflit avec le pur plaisir de tergiverser, de tout examiner, de tester. Il perd trop de temps dans les supermarchés, de même que sur les sites pornographiques, car ensuite, à y regarder de plus près et plus attentivement, il pourrait y avoir quelque chose de mieux, toujours.
La pornographie se fonde sur des conventions implicites : le spectateur ne doit pas se demander si la fille vissée sur un pénis monstrueux parvient à éprouver une quelconque forme de plaisir dans la position acrobatique où elle se trouve. Il faut suspendre le jugement, faire « comme si c’était pour de vrai », mais au lieu d’aiguiser sa foi en des choses indémontrables ce processus a rendu Giovanni de plus en plus sceptique : peut-être qu’il n’y a vraiment rien, même pas la fille, même pas ses seins, son vagin, son cul offert, son mascara qui dégouline.
« Aujourd’hui ça ne marche vraiment pas », pense t-il en se levant du canapé pour se préparer une tisane. À la lumière de l’abat-jour, l’appartement a un air propre et bien rangé qui le détend. Le jour ne s’est pas encore levé sur les miettes que personne n’a ramassées, ni sur les quelques couverts cachés au fond de l’évier.
Il ne veut pas renoncer tout de suite : c’est quand même une demi-érection, un événement à ne pas négliger ces derniers temps. Quelques semaines auparavant, sur le conseil de son ami Tiziano, il a créé un compte sur un site bizarre, qu’il n’a jamais eu le courage de fréquenter ; mais peut-être est-ce là la nuit adéquate, car il se sent en équilibre entre l’euphorie et le désespoir.
Il se rassied sur le divan et cherche à se rappeler le mot de passe alambiqué qu’il a fourni quelques jours avant pour créer le compte. Voilà, ça marche, il voit son visage sur l’écran, mais il éteint tout de suite : il a besoin d’un coup de peigne et d’une lumière plus clémente. Il revient de la salle de bain les cheveux mouillés et disciplinés et oriente la lampe et la webcam de manière à ne pas mettre en évidence les détails du visage comme dans un examen dermatologique.
Giovanni ne sait pas ce qu’il cherche, mais il sait exactement ce qu’il ne veut pas trouver et se tient prêt, le doigt sur le bouton gauche de la souris, pour l’éviter : un homme nu, le pénis en érection, qui le regarde droit dans les yeux, voilà ce qu’il ne veut pas. Dans un film porno, un acteur qui regarderait la caméra serait déstabilisant pour le spectateur ; pourquoi une personne réelle, un inconnu, le serait-il moins ? Des visages anonymes défilent, la plupart des hommes, peu de femmes et qui ne lui inspirent aucun intérêt, ni sexuel ni humain. Il passe d’une webcam à une autre de manière tellement rapide qu’il ne se rend compte que trop tard qu’il a laissé passer deux filles à demi nues qui lui faisaient des clins d’œil. Trop nues et trop de clins d’œil, peut-être. Comment se présenter à une fille de vingt-cinq ans en string qui se titille avec une improbable nonchalance le bout des seins ? Inutile, il est trop vieux pour ces choses-là et se sent ridicule. Il devrait aller au lit et essayer de dormir. Puis, tout à coup, l’irréparable : il a croisé trois érections à la file, l’une accrochée à un culturiste avec chapeau et masque de Zorro et les deux autres banalement ancrées à des corps dévêtus. Des physiques d’employés de banque, songe-t-il, même s’il n’a jamais vu d’employé de banque nu. Il sort du chat mais ne se déconnecte pas tout de suite. Il découvre avec soulagement que l’on peut consulter les profils off line et même faire des recherches : femme, âge compris entre 25 et 35 ans, mieux si d’une autre ville et d’une autre région que la sienne, d’une autre planète si possible. Sur les photos de profil elles ont toutes l’air belles. Pourquoi sont-elles insignifiantes en chat ? Et puis brusquement, un coup au cœur : la collègue Marzolla. Aurait-elle fait semblant de vivre à Trévise et d’avoir choisi comme pseudonyme Erato ? Mais non, ce n’est pas la collègue Marzolla… Elle lui ressemble beaucoup toutefois… Erato… Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire ? On dirait un nom de mec… Il ne manquerait plus qu’un trans. Trente-cinq ans, célibataire, centres d’intérêts… littérature classique ? En quel sens, « classique » ? Cinéma d’auteur… Truffaut ? Rohmer ? Bah. Fellini, il connaît, il a vu La Dolce vita et s’en rappelle même un peu, au cas où ça servirait…
Salut, tu es très belle. Tu as un profil plutôt atypique pour cet « endroit », Erato… À quelle heure peut-on te retrouver en chat ? Peut-être pas à cinq heures du matin…
Il se lève pour se préparer une autre tisane. Il immerge la dosette et embrasse d’un regard satisfait le salon : il a belle allure, moderne sans être froid. Tandis qu’il sirote prudemment, un petit coup de sonnette le surprend, un son inattendu qu’il comprend provenir du PC. Il se rassied sur le canapé. Erato a répondu :
Parfois on peut me trouver même à cinq heures du matin. Elle est bien, la photo de ton profil. Où étais-tu ?
Salut Erato ! En Sardaigne, cet été. On se voit en chat ?
Et c’est ainsi que Giovanni découvre qu’Erato est un nom mythologique ; pas d’un guerrier barbu, mais d’une muse. Et il découvre aussi qu’Erato est une prof de philosophie et d’histoire et qu’elle réagit à ses boutades avec un rire franc et maternel qui secoue son décolleté généreux. Teresa s’étonne de rire autant avec un inconnu et se demande si Giovanni n’aurait pas vraiment envie de bavarder et c’est tout. Elle commence à se sentir à son aise et à cesser de se demander comment mener le jeu jusqu’au bout au cas où il en viendrait à la solliciter. Giovanni dit à Erato qu’elle a un beau visage, de belles lèvres et de merveilleux cheveux, lui arrachant un sourire timide qui l’excite. Il n’ose pas encore lui parler de ses seins, mais il y pense, les reluque, les désire. Teresa abaisse les bretelles de sa nuisette et Giovanni se sent troublé comme un adolescent. Elle dénude d’abord un sein puis l’autre en montrant le contraste entre l’aréole large et violacée et la peau plus claire. Teresa est vraie, c’est une vraie femme, et elle est en train de s’offrir à lui : « la pornographie ne pourra jamais concurrencer cela », pense-t-il satisfait et il remercie de tout cœur son ami Tiziano qui l’a convaincu de se livrer à cette expérience.
Giovanni a quelque doute sur les codes : l’érection qui est en train de tendre l’élastique de son boxer est-elle à partager ? quand ? que doit-il lui dire ?
– Tu m’excites, tu ne sais pas combien tu m’excites…
– Montre-moi…
Elle a dit « montre-moi » : elle veut voir. Et durant un instant il se sent comme à seize ans en train de faire ses premières armes, paralysé par des considérations sur la longueur, la grosseur, l’angle d’attaque... Rien que la vue, aucun autre moyen pour l’exciter, ni les mains, ni les bras, ni la bouche… Il regarde soucieux son entre-jambes : normalement pourvu ; cela devrait aller… aucune ne s’est jamais plainte, mais la webcam tend à rapetisser… Doit-il abaisser la caméra ?
– Non, non, mets-toi debout, enlève ton tee-shirt… Oui, oui, comme ça… Tu es bien fichu… Continue, continue…
Giovanni la contente, un peu confus. Il ne pensait pas qu’une femme puisse éprouver du plaisir de cette façon. Pour un instant, le trouble de cette découverte l’excite et éloigne le sentiment de ridicule, mais passées quelques minutes il éprouve un soupçon et de l’embarras : combien de temps devra-t-il continuer ? N’est-elle pas en train de se moquer de lui ? Elle halète et semble occupée à quelque caresse érotique dissimulée, mais si tout ça n’était qu’une farce ? Une blague de Tiziano ? Et si ses amis apparaissaient tout à coup en ricanant ?
– Et maintenant à toi, dit-il brusquement en se rasseyant.
Teresa se fige net, rajuste tant bien que mal sa nuisette sur sa poitrine et approche sa main de la webcam. Giovanni ne voit plus maintenant que sa paume ouverte.
– Eh, que fais-tu ? Tu éteins ? Non, n’éteins pas ! Attend ! Ça ne fait rien si tu ne veux pas, ça ne fait rien…
La main s’arrête, hésite, puis revient se poser sur le bureau en laissant libre le champ visuel. Le visage, les épaules, le décolleté défait réapparaissent au centre de l’écran.
– Ça va aussi comme ça. Tu es magnifique, tu sais ? Tu es fâchée ? – demande-t-il avec un sourire conciliant.
Teresa secoue la tête.
– Reste calme, tu veux ? Tu n’as pas envie, tu as honte ? Tu sais… c’est bizarre pour moi aussi, je ne l’ai jamais fait avant. Tu as honte ?
Elle fait de nouveau non avec la tête.
– Alors dis-moi, c’est quoi ? Je suis allé trop vite ?
Tout en restant assise et en continuant à regarder la caméra, Teresa recule en glissant, sans faire de bruit. Giovanni n’a pas le temps d’identifier comme anormal le mouvement fluide et sans à-coups avec lequel l’image s’éloigne de l’écran que déjà un détail visuel irréfutable le contraint à en comprendre la raison : deux grandes roues apparaissent sur les côtés de la chaise. La paume réapparaît tout près de la webcam et l’éteint. Quelques secondes après, Erato n’est plus en ligne. Giovanni fixe l’écran, ahuri. Puis il se lève et marche dans le salon. Si sensuelle, si posée, si… normale. Il avait eu l’impression de la rencontrer dans un espace réel, de… de… de… Il est troublé : le passage de l’excitation à la surprise a été brusque. Il tremble, couvert de sueur froide. Il lui est arrivé quelque chose d’irracontable. Il se prépare une troisième tisane.
Une musique impertinente le surprend, la dosette en l’air et le regard bouleversé. Ça vient de la chambre : il est sept heures et s’il n’avait pas pris un jour de repos il devrait se lever et se précipiter dans la salle de bain pour se raser. Il pose le sachet de l’infusion près de la tasse et monte à l’étage du dessus.
Mais le réveil se tait juste au moment où Giovanni se replonge dans la pénombre. Immobile, il fixe avec embarras la couette repliée sur la moitié vide du lit. Sur l’autre, une masse oblongue se soulève et s’abaisse imperceptiblement. Les yeux désormais habitués à l’obscurité distinguent un bras rivé à la table de chevet et une main posée sur le téléphone portable depuis peu réduit au silence. C’est une main jeune de femme aux doigts élégants, aux ongles soignés, avec une fine alliance de brillants qu’il ne peut deviner dans la demi-obscurité mais qu’il sait être à cet annulaire depuis quatre ans, un peu large. Il s’assied du côté occupé du lit et fait glisser la couette pour étudier le profil endormi, les lignes parfaites, angéliques, les boucles blondes répandues sur l’oreiller, le cher minois boudeur refermé dans son sommeil têtu. Puis il accomplit le geste que lui inspirent toujours les traits purs de ce visage : il y pose délicatement les lèvres. Sur le front.

Elena Rui

Je suis née en Italie, à Padoue. Lauréate du prix Malerba en 2013, j’ai publié mon premier recueil de nouvelles, "Fiale", en 2014 avec la maison d’édition italienne MUP.

Ma nouvelle "Flora" a été publiée sur la revue littéraire Inutile. On peut également trouver cette nouvelle, en italien ("Insonnie"), sur le blog littéraire de l’écrivain Paolo Zardi.

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