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We, the People

« The Dark Knight Rises » de Christopher Nolan

lundi 10 septembre 2012, par Sébastien Bourdon

Le réalisateur Christopher Nolan ne me convainc pas toujours, il lui arrive même de m’exaspérer (« Memento », « Inception »), mais il faut reconnaître qu’il a maintenant à son actif l’appropriation brillante et créative d’un personnage que l’on aurait pu croire éculé, Batman (« The Batman » comme l’appelle le Commissionner Gordon dans le film). Tim Burton avait en la matière fait du beau travail, restituant finement la noirceur du personnage et de son univers (« Batman Returns » 1992). Mais l’ensemble était terriblement marqué par les obsessions burtoniennes, ce qui ne constituait pas en soi un défaut, mais empêchait notamment les films de s’inscrire dans une contemporanéité qui n’eût pas manqué d’intérêt.

Avec Nolan, c’est maintenant chose faite et c’est passionnant. Je n’ai pas douté une seconde de l’intérêt de son troisième film sur le héros sombre et masqué avant de le voir, sans même avoir lu quoi que ce soit dessus. Les deux premiers opus (« Batman Begins » 2005 et « The Dark Knight » 2008) et quelques images disséminées sur la Toile suffisaient à éveiller un vif intérêt (pour peu que l’on soit un peu sensible au concept même du « héros », fut-il super). Si l’on pouvait encore en douter, un massacre dans un cinéma et une abondante littérature achèvent de nous convaincre de l’importance de ce film dans le paysage cinématographique actuel. Tout est politique n’est-ce pas.

Avant d’envisager le film sur ses éventuels aspects idéologiques, force est de constater sa première réussite, indiscutable : le méchant. Pour qu’un film de super-héros soit bon, il nous faut du vilain au moins aussi « super » que le héros. Bane, interprété par l’acteur Tom Hardy, remplit le contrat et même au-delà. Chacune de ses apparitions est glaçante. On s’imagine volontiers terrifié et immobile, tel une souris face au boa, incapable de comprendre qu’il conviendrait éventuellement de penser à courir, et vite. Le travail sur le mouvement du corps, la déformation de la voix, le masque et le physique impressionnants de l’acteur en font un personnage difficile à oublier, que l’on quitte à regret.

En effet, la force du film est de faire de ce personnage épouvantable un être presque attachant, comme marqué, malgré son extraordinaire impression de puissance, d’une souffrance physique et morale que l’on imagine abominable. Il rejoint en cela le héros, Batman, super-héros qui dissimule mal sous son masque l’éternel petit garçon blessé, ressassant inlassablement les peines de son enfance brisée (la disparition violente de ses parents).

On le sait bien, dans la vraie vie, il n’y a pas de héros, et surtout pas de super-héros. Le problème de la lecture acharnée du magazine Strange pendant des années est que l’on ne cesse toujours pas d’en rêver devenu grand. Au début du film, Batman a disparu depuis des années, le calme étant en effet revenu à Gotham, au prix d’une loi violant les droits élémentaires des citoyens (et d’un mensonge d’état). Sa présence n’est donc plus ni nécessaire, ni requise. Pourtant, d’aucuns aspirent à son retour, pressentant le puissant mal menaçant dans les profondeurs de la ville. Lorsque le drame éclate obligeant le héros à sortir de sa tanière, et qu’on le voit contempler la ville du haut d’une tour, incarnant un magnifique et irréel espoir, il me paraît impossible que de ne pas se sentir envahi par une forme de beauté.

Le film est éminemment politique, mais il ne semble toutefois pas réellement choisir son camp. On envahit la Bourse, mais on glorifie beaucoup la police (même si le comportement de certains laisse quelque peu à désirer). Pour ce qui est de la politique pénale, si la paix a été acquise à Gotham en remplissant les prisons, cela n’a finalement pas empêché le mal de ressurgir, plus brutalement encore. Aux Etats-Unis, démocrates comme républicains, chacun a semblé ainsi trouver dans ce film ce qu’il y cherchait idéologiquement, dans un sens comme dans l’autre, sans parvenir à réellement se départager. Le réalisateur ne s’est pas ou peu exprimé (le dessinateur Frank Miller, qui a grandement inspiré la vision de Batman par Nolan, a quant à lui clairement revendiqué ses convictions brutalement réactionnaires).

Alors, si le film penche clairement vers le rejet de la corruption et du mensonge étatique organisé, il n’en demeure pas moins que les forces en présence se résument à un criminel qui galvanise un peuple anonyme face à la police et aux puissants, tous parfaitement identifiés (il y a des nuances : le criminel est assisté dans sa quête par des financiers qui espèrent plus de sous encore). Cela n’empêche pas ce « film de super-héros » d’être sans doute le plus intéressant jamais réalisé, ne se privant surtout pas de faire écho au monde actuel, tendant un miroir à peine déformant à l’Amérique contemporaine (sur ce thème, je vous recommande la lecture de cet article : http://www.huffingtonpost.fr/alberic-guigou/batman-symboles-etats-unis_b_1750349.html?utm_hp_ref=fb&src=sp&comm_ref=false).

La durée exceptionnelle du film (près de trois heures) se digère sans difficultés (on ne voit pas le temps passer, mais penser à aller aux toilettes juste avant n’est toutefois pas forcément une mauvaise idée). Certes, elle entraine un relatif excès de péripéties et quelques longueurs dans des dialogues pas toujours finauds, mais permet un développement inhabituel et réussi de tous les personnages, sans que l’on perçoive un laborieux effort scénaristique ou des raccourcis absurdes.

Il est d’autant plus plaisant de voir ces personnages faire l’objet d’un tel approfondissement que le casting est exceptionnel : Gary Oldman, loin de l’hystérie de ses débuts, plante un Gordon triste mais déterminé, Joseph Gordon-Levitt brûle l’écran de son personnage de héros en devenir, Michael Caine est le plus grand acteur anglais du monde et Christian Bale est le meilleur Bruce Wayne à ce jour, installant son personnage dans ce subtil mélange de force et de désespoir.

Le mot de la fin revient à Anne Hathaway. Loin d’être un personnage féminin fantoche, elle incarne admirablement une Catwoman désabusée et caustique, contrainte à l’égoïsme et à la brutalité pour survivre. On rêverait de la croiser, toute de noir vêtue, allongée sur sa moto, traversant la nuit de Gotham sur les chapeaux de roues, comme offerte à une fuite permanente et nécessaire.

Sébastien

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