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It’s just a matter of time

BRAD, le Trabendo, mardi 12 février 2013

jeudi 14 février 2013, par Sébastien Bourdon

Peut-on imaginer un disque plus adapté à la déprime post-adolescente que « Shame », le premier album de BRAD. Je me souviens encore de son étrange pochette, en 1993, à la FNAC Montparnasse, qui avait attiré mon regard. Une photographie en noir et blanc de personnages affublés de grands masques grossiers, avec au centre un enfant souriant doucement. Le nom du groupe n’y figure pas, seule la mention du titre de l’album, en haut à droite et en violet. Il devait y avoir un sticker « feat. Stone Gossard from PEARL JAM » pour que je m’en saisisse, car, à l’époque, on ne jurait que par ce groupe n’est-ce pas.

Je l’ai sans doute écouté des milliers de fois, j’en ai mis des extraits sur de multiples cassettes (« Screen », « Buttercup », « Good News »…), je l’ai offert à ma dulcinée à peine l’ai-je rencontrée, j’ai pleuré comme avec peu de disques. Plus mélancolique, cela me semble difficile. Sur un groove impeccable nappé de guitares minimalistes, successivement âpres comme scintillantes, le chanteur tire de son piano et de sa voix traînante une tristesse infinie. Le spleen certes, mais en rythme. Il existe une congrégation de fans de cet album et de ce groupe (et de son faux-jumeau, SATCHEL), un club extrêmement select en somme. J’ai ainsi reçu à l’occasion de la sortie de leur dernier album (« United We Stand » 2012, un indiscutable retour en grâce) des e-mails de certains qui voulaient partager cette joie historique que de réentendre ce groupe, à la musique tant imprégnée de nos propres souvenirs.

BRAD, sans doute surtout mû par la volonté de Stone Gossard de s’aérer un peu de la machine PEARL JAM, produit évidemment peu. Le groupe n’a par ailleurs jamais atteint le sommet de ce premier album, le reste de sa production, étant moins imprégné de la noirceur de leur premier effort, tout en brillant quand même encore d’éclats sublimes. Et puis, en ces temps d’hyper visibilité, ce groupe restait quand même assez mystérieux, peu de clips, peu de concerts, un vrai plaisir solitaire que leur musique.

Et puis, l’annonce inattendue dans le journal, BRAD sera à Paris, dans le cadre d’une tournée européenne, la première de leur carrière (sauf erreur ou omission). Sitôt cette information parvenue à mes oreilles, je n’ai cessé de penser à ce concert à venir de manière extatique.

En arrivant dans la salle, force est de constater que le groupe ne fait pas le plein, je me rends à l’évidence, on n’a pas tous les mêmes rêves. Ceci posé, le lieu se remplira quand même progressivement au cours de la soirée. Je ne manque pas un passage par le merchandising, rachetant le dernier album, mais en vinyle accompagné d’un 45 tours avec deux inédits, et acquérant un indispensable tee-shirt de la tournée.

En première partie, un petit groupe de jeunes, NEW KILLER SHOES, pas déplaisant, mais à la musique entendue mille fois. L’accueil est réservé, mais poli. Et puis, enfin, venant couronner une si longue attente, comme symbolisée par la musique atmosphérique qui nous est assenée dans l’obscurité, BRAD arrive sur scène et entame son concert par « Buttercup », premier titre du premier album. Un frisson me parcourt l’échine, le son est limpide, les musiciens exceptionnels, c’est beau comme un premier jour sur le monde.

Je m’attendais à verser des larmes tout au long du concert, il n’en fut rien. Je n’ai simplement pas cessé de ressentir une joie profonde, intense, jusqu’à en être embarrassant pour mes voisins, presque effrayés par mon bonheur inconditionnel et peut-être bruyant. J’en suis même certain, le chanteur Shawn Smith m’a salué à la fin du premier morceau (sans doute m’avait-il vu à la télévision…).

Il y a quelques titres qui flirtent peut-être un peu avec une relative mièvrerie, mais j’assume une affection presque sans failles pour tout. Et puis, ces garçons viennent de la scène grunge, ils savent jouer près de l’os avec beaucoup d’efficacité (« Lift », « Secret Girl », « Last Bastion », « My Fingers »…), j’ai même un peu souffert de ce que le public soit par trop statique lorsque certains morceaux incitaient à un sautillement bienvenu.

Si le public était heureux, l’on pouvait également lire la joie sur le visage des cinq musiciens, qui ont semblé ne jamais cesser de se sourire, tout au plaisir de faire de la musique ensemble. L’on parle ici d’une musique relativement simple, mais toute en délicates subtilités. Ainsi, l’ajout progressif aux chansons de touches et de couleurs sous forme d’accords pertinents, emmène invariablement chaque chanson à l’exultation finale. La basse et la batterie n’oublient jamais de construire un groove chaleureux, mais implacable, sur lequel guitares et piano viennent se poser, alternant les humeurs et les ambiances (« 21st Century »). Stone Gossard, guitariste rythmique de PEARL JAM, confirme ici sa musicalité et sa subtilité, tant chaque note semble pesée et sentie, tout à la fois juste et excitante.

De son côté, Shawn Smith (piano, voix), qui n’est pas exactement un Apollon (même du belvédère), trouve avec l’expression de son art une grâce infinie, dans la délicatesse de son timbre comme dans sa discrète mais réelle présence scénique. Et cette voix, quelle merveille. Le même s’est illustré au premier rappel par l’interprétation de quelques titres en solitaire, derrière son piano. Il nous a ainsi notamment donné une délicate interprétation du titre « Crown of Thorns » (1990) de Mother Love Bone, groupe dans lequel Stone Gossard fit quant à lui ses premières armes. Feu Andrew Wood, chanteur dudit groupe, figure lumineuse trop tôt disparue d’une scène que l’on ne qualifiait pas encore de « grunge » aurait sans doute apprécié.

S’il fallait extraire quelques moments de ce spectacle, le titre « Screen », que j’ai du mettre sur toutes les compilations soigneusement réalisées sur cassettes par mes soins dans les années 1990, m’a fait forte impression. Les années ont passé, mais le sentiment d’une fidélité jamais éteinte à ce que j’ai aimé m’a littéralement transpercé, comme une bouleversante évidence. Un petit regard vers le visage extatique de mon complice de cette même jeunesse à ce moment là a confirmé mon sentiment, on était jeune, mais on était dans le vrai.

Après une reprise inattendue du « Jumpin jack flash » des Stones, jouée avec une fraîcheur et une vivacité que ses compositeurs n’ont plus depuis 1973, le concert s’est achevé comme il avait commencé, avec « Buttercup ». Près de deux heures de joie, ce n’est pas rien en ce long hiver. L’album « Shame » a vingt ans, le groupe a vingt ans, il ne me semble pour une fois pas usurpé de dire que, quand on aime, on a toujours vingt ans.

Sébastien

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