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Eyes Without A Face

lundi 29 août 2016, par Sébastien Bourdon

« Les Yeux Sans Visage » de Georges Franju (1960)

Enfant, rien ne me terrorisait plus que les masques, les yeux mouvants et énigmatiques, comme brûlant d’intensité quand la face restait immobile. Evidemment visionner « Halloween » (1978 - John Carpenter) constitua une drôle d’épreuve que je n’entends aujourd’hui encore pas forcément renouveler.

Une telle angoisse devrait légitimement interdire la vision de cet opus de Franju, tant le masque et ce qu’il dissimule d’effrayant sous-tendent l’œuvre. Pourtant, si glaçant soit le film, il n’en est pas moins d’une extraordinaire beauté et d’une poésie indiscutable. Le voir et le revoir produisent d’indéniables joies cinéphiles qu’aucune névrose tapie dans les méandres des souvenirs d’enfance ne saurait interdire.

Un chirurgien plastique de renom (Pierre Brasseur) tente par de périlleuses opérations de rendre son visage à sa fille, victime d’un accident de la route - dont on comprend qu’il en est responsable - qui l’a laissée défigurée (Edith Scob). Ce médecin fou, trame classique de film d’horreur (« Le Récupérateur de Cadavres » 1945 – Robert Wise, « Frankenstein » 1931 - James Whale etc.), utilise des proies vivantes auxquelles il ôte le visage au bistouri, ces dernières étant ensuite évacuées par divers moyens que la morale réprouve. Il est aidé en cette tâche sordide par une rabatteuse belle et étrange, son assistante Louise (Alida Valli).

Film de commande - Franju n’a que rarement pu réaliser les films qu’il souhaitait faire - c’est dans ce cadre qu’il a su ici habilement utiliser les contraintes afin d’éviter toute censure, suivant en cela les demandes exprès de son financeur (qui, évidemment, ne voulait surtout pas perdre d’argent).

Pas de jet d’hémoglobine, peu de cris, simplement une manière de filmer ce qu’il peut y avoir de beau et envoûtant dans l’effroi glacé. Cette manière d’opérer (terme de circonstance) justifie que son œuvre ait pu être rattachée au surréalisme, mais ne suffit pas à caractériser complètement ses films.

S’il s’agit d’un film fantastique (au propre comme au figuré), le réalisateur ne cherche pour autant pas forcément à inventer des univers parallèles, la contemplation aigüe du réel suffit à lui ouvrir les portes de la science-fiction. Enfant, Franju avait ainsi été fasciné par la présence d’une chaise au milieu de la rue ou par le fait qu’un champignon ait pu pousser dans une armoire normande. Cette manière de saisir les subtils décalages dans la contemplation du banal offre une possibilité de cinéma qu’il saisit.

Cela passe par un travail savant des plans et un noir et blanc presque irréel, mais que l’on semblerait pouvoir toucher. Des ciels si bas qu’ils se mêlent à la terre, parfois brusquement zébrés des lumières d’un train, de voitures ou d’un avion. Une trépidation moderne presque cantonnée hors-champ, comme aveugle aux abominations commises.

Le décalage est aussi permis par le jeu des acteurs. Le monstre est un chirurgien reconnu, docte, plein d’une autorité qui sied parfaitement à Pierre Brasseur. Il n’en est pas moins aimant un père aimant et un médecin soucieux. Toutefois, cette distance permanente, cette voix grave et calme le rendent inaccessible au spectateur, énigmatique jusqu’au bout et évidemment assez effrayant.

Edith Scob, masquée de blanc, arrive, bien que nécessairement inexpressive, si l’on excepte les mouvements du corps et le ton de la voix, à communiquer son désespoir. Mais elle n’en est pas moins ambigüe, monstrueuse derrière son masque mais surtout en ce qu’elle laisse croire à son acceptation silencieuse des horreurs commises pour son bien. Comme si, pour retrouver son visage et par là sa place parmi les humains, elle acceptait l’inhumanité.

Enfin, Alida Valli, que l’on a pu voir chez Hitchcock ou Carol Reed, avec un accent indéfinissable et une douceur indéniable, incarne un parfait exécutant des basses œuvres. Sa présence ensuite dans la terrifiante académie de danse du film « Suspiria » (1977) a du s’imposer comme une évidence à Dario Argento après visionnage du film.

Jouer juste, mais avec distance, le contraire de la méthode Strasberg en somme. Rien de bien étonnant pour un cinéaste qui voyait plus de réalité dans les films que dans la vie.

Claude Chabrol racontait l’anecdote suivante à propos de Franju : lors d’un tournage nocturne, la lune lui semblait trop lointaine, il s’est donc retourné vers son équipe et leur a déclaré, très sérieusement, qu’il fallait s’en rapprocher.

Sébastien

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