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Blue Moon

« Blue Jasmine » de Woody Allen (2013)

vendredi 11 octobre 2013, par Sébastien Bourdon

Dans les bonus du DVD du film « Complot de Famille » (« Family Plot » - 1976) de Alfred Hitchcock, l’on peut trouver un documentaire narrant les coulisses du tournage de ce qui devait être la dernière réalisation du maître du suspens. L’on y entend notamment un scénariste ayant travaillé avec Hitchcock sur un projet qui ne fut finalement jamais réalisé, la santé de ce dernier lui interdisant. Il raconte avoir été un jour convoqué dans le bureau du cinéaste à Hollywood, pour s’entendre dire par un Alfred Hitchcock en larmes que, devenu physiquement trop faible, « Complot de Famille » resterait son dernier film.

Quelle terrible confidence que l’aveu de faiblesse d’un des plus grands, recueillir une telle parole puis soi-même réaliser qu’il n’y aurait plus jamais d’autres films d’Alfred Hitchcock. Cela m’a rappelé ce célèbre échange entre Billy Wilder et William Wyler lors de l’enterrement d’Ernst Lubitsch. Au premier qui s’affligeait de cette brusque disparition par un laconique « plus de Lubitsch », l’autre lui rétorqua alors, « pire que ça : plus de films de Lubitsch ».

Woody Allen est quant à lui toujours vivant, cela ne se voit certes pas dans tous ses films récents, mais il n’y a pour l’instant pas de raison pour les amateurs de cinéma et de clarinette de désespérer, indéniablement, il bouge encore. Pour preuve le film dont il est ici objet, qui pourrait presque être affublé du terme de chef d’œuvre, si galvaudée l’appellation soit-elle.

Dès l’ouverture du film, en fan de l’œuvre du cinéaste portant tweed et grosses lunettes d’écaille, l’on est en terra cognita : jazz années 30, couleurs pastels, profusion verbale. Toutefois, impossible de ne pas être une fois encore impressionné par la puissance de cette introduction, tant l’assemblage de sons et d’images semble parfait. Ce sentiment ne m’a pas quitté de la projection, le cinéaste maîtrise ici totalement son art. Jamais le film ne s’égare, il se tient de bout en bout, exercice d’autant plus difficile qu’il est ponctué de mouvements spatio-temporels (East Coast - West Coast, hier New York, aujourd’hui San Francisco).

Woody Allen s’essaye à un thème inhabituel chez lui, le déclassement social, ici d’autant plus pertinent qu’il est directement relié des évènements récents (l’affaire Madoff notamment). Interrompant sa collection de jolies cartes postales européennes, le cinéaste américain remet les pieds dans son pays, s’intéressant à ceux qui l’habitent avec la distance humoristique qui caractérise son œuvre, mais sans se défaire de son acuité cruelle et critique.

Pour camper un personnage de femme bafouée qui a tout perdu, mais qui n’oublie quand même pas d’exister en toutes circonstances et qui ne se dépare ni de sa force ni de sa dignité, jusqu’à la folie, il a choisi une Cate Blanchett qui sidère proprement. Certains lui ont vu à cette occasion la puissance dramatique de Gena Rowlands, j’y ajouterai la logorrhée de Katharine Hepburn (qu’elle a d’ailleurs interprétée dans « Aviator » de Scorcese - 2004).

Son talent brûle littéralement l’écran, à l’instar de celui des autres comédiens (de Alec Baldwin à Sally Hawkins, tous parfaits et au diapason). Il est amusant d’ailleurs d’invariablement constater à quel point ce réalisateur - acteur influence le jeu des comédiens qu’il dirige : hommes et femmes se mettent à jouer comme Woody Allen, donnant l’impression de chercher à l’incarner dans leur interprétation. Ainsi l’héroïne, qui cause tout le temps et se bourre d’antidépresseurs. Mais la manie langagière de notre héroïne va ici un peu plus loin. En effet, victime post-traumatique, Jasmine s’oublie souvent dans le soliloque, semblant rejouer en permanence des moments douloureux du passé, des situations où tout s’est décidé, amenant son monde à s’effondrer. Les babils de départ étaient drôles, mais ces manifestations d’un désespoir solitaire ne sont pas sans créer une forme d’effroi.

Ainsi, sous son apparence chamarrée, derrière les tics si plaisants de Woody Allen, le flot des mots, l’élégance de la musique et des images, le film nous décrit un univers où aucune place n’est laissée au conte de fées. La vie de princesse qu’a pu avoir l’héroïne n’était qu’un mirage dans lequel elle s’est perdue, sitôt celui-ci révélé. L’œuvre est en réalité sinistre comme un roman russe. On ne quitte finalement les personnages que pour les abandonner à leur plus ou moins triste sort, celui qui nous guette éventuellement, que l’on soit riche ou pauvre. C’est simple, il suffit d’être humain.

Sébastien

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