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Chronique d’une mort esquivée

dimanche 15 novembre 2015, par Sébastien Bourdon

Combien de soirées de rêve éveillé au Bataclan ? Faith No More, Alice Cooper, Alice In Chains, The Melvins, Foo Fighters, The Cult, FFF, Velvet Revolver, Opeth, Steven Wilson, Thin Lizzy… J’en oublie et je ne suis pas certain de vouloir aujourd’hui soigneusement recenser chroniques passées et billets soigneusement conservés.

Lorsque l’on entre dans le Bataclan, une fois dépassée l’entrée, tout de suite à gauche, en hauteur, se trouve le bar. Quelques marches, plus ou moins de cohue, plusieurs piécettes, et on peut s’offrir une bière fraîche.

Ensuite, on redescend les mêmes marches et, selon son appétence, le taux de remplissage ou sa propre témérité, il est possible de rester un peu en hauteur derrière la console, ou bien descendre encore un peu plus bas pour rejoindre la fosse, voire s’approcher de la scène.

Les plus délicats pourront tenter leur chance et grimper carrément en haut, au balcon, où il m’est arrivé de fuir la foule et la chaleur.

C’est l’histoire d’un concert où je ne suis pas allé mais où certains sont malheureusement restés.

Vendredi 13 novembre au soir, c’était semble t’il complet, mille cinq cent personnes s’étaient regroupées pour écouter un groupe de rock à la mode dans ce bel et noble établissement. La population ne devait pas être très bigarrée, voilà un groupe qui attire les hipsters du dimanche et les rockers bien coiffés, mais qu’importe, tous avaient de bonnes raisons d’être là, ensemble. Il devait aussi y avoir de jolies filles, de celles que certains préfèrent mitrailler au semi-automatique plutôt que de leur offrir un verre.

Je n’étais pas à cette soirée, mais aurais-je refusé une place si on m’en avait proposé une ? Sans doute pas, même si je ne garde pas un souvenir éblouissant d’un concert donné par ces mêmes Eagles of Death Metal le 30 août 2006 à la Boule Noire. Ma radicalité esthétique (discutable et parfois étonnamment souple) a peut-être contribué à préserver plus longtemps mon existence, de même que celle de ma femme, mes enfants, mes amis et qui sais-je encore ? En effet, quand on a toujours eu le goût de partager ses lubies musicales, on est rarement seul au moment du spectacle.

Il y a sûrement eu au moins un type comme moi qui, à l’annonce du concert, a pris plusieurs places pour partager, offrir… et puis, il y a eu des morts, des blessés et des traumatismes multiples. Mais que voulez-vous, on ne pense pas souvent aux Kalachnikovs quand on s’achète des billets de concert, même et surtout quand on aime les guitares qui crient et les batteries qui claquent.

Car, n’en doutez pas, ce beau bruit, cette saine brutalité, c’est d’abord et surtout pour couvrir la laideur et la violence du monde. Il ne s’agit que d’exulter, sans faire de mal, et si le decorum en effraie certains, cela fait surtout rire ceux qui savent, ceux qui connaissent la réalité intrinsèque de cette musique.

Je n’arrive pas à imaginer qu’une soirée au Bataclan puisse être à ce point saccagée. J’en connais qui y étaient, j’en sais qui sont morts et qui n’auront plus jamais le plaisir de fouler les parquets des salles parisiennes ou d’ailleurs. Ce sont les nôtres, ce sont nos lieux, c’est leur disparition qui, plus que d’autres encore, me touche directement.

Mettons fin à nos élucubrations pour laisser place à la funeste réalité en vous livrant le témoignage d’une amie qui elle, y était, et qui en a réchappé, saine et sauve. Les « idolâtres réunis dans la perversité » font ici la preuve d’un courage que n’auront jamais leurs assassins imbéciles.

Sébastien

Il est 21 heures, le concert débute dans une ambiance bon enfant. Nous sommes six copains, au premier rang à gauche de la scène.

Je suis collée à la barrière juste devant la scène, mon mari et mes copains derrière moi.

Le concert est excellent. Nous l’attendions depuis plusieurs mois.

Contrairement à ce qu’indique le nom du groupe, nous ne sommes pas à un concert de métal, mais à un concert de pur Rock !

21h45, le groupe chante "I met the Devil and this is his song"...

Nous entendons soudain des détonations venant du fond de la salle.

Nous comprenons rapidement que cela ne vient pas du show. Des coups de feu...a Fucking Metal Sound...

Deux types armés de AKMS tirent dans la salle. Les premiers corps tombent. Nous suivons le mouvement de foule ventre à terre.

Je suis coincée au milieu d’autres corps tétanisés.

La scène était déserte, le groupe s’est volatilisé.

Plus un bruit à part les coups de kalachnikov.

Les fumigènes continuent à diffuser une brume macabre.

D’où je suis, je vois la silhouette d’un des tireurs qui balaye la foule avec son engin.

Des débris tombent sur mes épaules, une odeur de brûlé chasse celle des corps dansants.

Mon mari me protège sous son aile.

Puis c’est le silence...

Mon mari m’indique qu’une porte est ouverte à gauche de la scène, l’issue de secours. Il me dit de vite me relever et de sortir de la salle.

Je m’extirpe donc, tant bien que mal, vers la porte de secours, en laissant mes escarpins sous le poids des corps qui m’entourent. Puis, je me relève avec la crainte de me faire "canarder" à mon tour.

Je file par cette porte de secours.

Je me retrouve alors passage Saint-Pierre Amelot, pieds nus, seule, au milieu de gens qui courent dans une seule et même direction, tout droit ! L’un d’entre eux a le visage en sang.

Je vérifie que d’autres terroristes ne sont pas au fond du passage à nous attendre, j’essaye d’entrer dans un immeuble, en vain, je me cache derrière un mur, puis repars dans cette course folle, direction Ailleurs.

J’entends mon prénom à deux reprises... C’est mon mari !! Il a réussi lui aussi à quitter la salle de concert.

Nous courons côte à côte as fast as we can.

Puis, nous nous arrêtons dans un café pour appeler nos quatre amis, avoir de leurs nouvelles, les entendre.

Nous avons tous réussis à prendre la porte et sommes sains et saufs.

Nous reprenons notre course jusque dans la rue Vieille du Temple.

Deux de nos amis nous ont retrouvés en taxi. Nous sautons dans la voiture direction les Batignolles.

Le cinquième d’entre nous nous rejoint quelques minutes plus tard, le sixième a trouvé refuge chez des habitants à côté du Bataclan où il passe une partie de la nuit.

Il est 22h15.

Nous allons tous bien et pensons très fort à tous ceux qui n’ont pas pu prendre l’issue de secours.

Un immense merci à vous tous pour vos nombreux messages d’amour et de soutien.

Show must go on !!

Aurélie

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