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		<title>Flora</title>
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		<dc:creator>Elena Rui</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#034;Flora&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; Ricky, &#224; son diminutif d'enfant g&#226;t&#233;, &#224; son jeunisme ridicule, &#224; ses voyages spirituels dans des contr&#233;es lointaines, d&#233;crits avec une humilit&#233; exhib&#233;e, &#224; sa rh&#233;torique humanitariste, d&#233;mentie par un ego surdimensionn&#233;, il m'est arriv&#233; de souhaiter la mort. Et au fil des ann&#233;es je me suis persuad&#233;e que cela devait &#234;tre une preuve irr&#233;futable de ce qu'il y a eu de l'amour, qu'il y en eut beaucoup et qu'il fut intense. De cet amour qui ne construit rien, car l'amour ne doit pas (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#034;Flora&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Ricky, &#224; son diminutif d'enfant g&#226;t&#233;, &#224; son jeunisme ridicule, &#224; ses voyages spirituels dans des contr&#233;es lointaines, d&#233;crits avec une humilit&#233; exhib&#233;e, &#224; sa rh&#233;torique humanitariste, d&#233;mentie par un ego surdimensionn&#233;, il m'est arriv&#233; de souhaiter la mort. Et au fil des ann&#233;es je me suis persuad&#233;e que cela devait &#234;tre une preuve irr&#233;futable de ce qu'il y a eu de l'amour, qu'il y en eut beaucoup et qu'il fut intense. De cet amour qui ne construit rien, car l'amour ne doit pas construire et ne contient en soi aucun projet, m&#234;me quand par la volont&#233; ou par le caprice du destin il nidifie dans un autre &#234;tre humain. Heureusement, le n&#244;tre ne nidifia jamais quoi que ce soit. Riccardo est devenu p&#232;re &#224; un &#226;ge qu'aujourd'hui personne ne consid&#232;re comme v&#233;n&#233;rable. Moi, rien : ventre sec ; et peut-&#234;tre que cela a &#233;t&#233; une chance : je n'ai jamais eu la trempe accueillante d'une m&#232;re, je ne sais pas offrir mon corps &#224; dur&#233;e ind&#233;termin&#233;e, je peux le conc&#233;der quelques heures &#224; un homme pour qu'il l'habite et le secoue, mais je dois pouvoir le reprendre quand je le d&#233;sire, y compris de but en blanc, sans explications. Cela arrivait souvent avec Ricky, et pour un propos d&#233;plac&#233; ou pour un geste brusque &#8211; c'&#233;tait notre sp&#233;cialit&#233; &#8211; je me levais et je le laissais couch&#233; sur le lit, le sexe en &#233;rection, comme un satyre frustr&#233; et f&#226;ch&#233;. Les ar&#234;tes de l'un co&#239;ncidaient avec les parties &#224; vif de l'autre : deux &#234;tres n&#233;s pour se meurtrir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je fixe la petite boule bleue du navigateur : je suis en train d'aller le retrouver. Son premier n&#233; m'a convoqu&#233;e par t&#233;l&#233;phone. Qui sait o&#249; il aura trouv&#233; mon num&#233;ro et le courage pour le composer. Je m'arr&#234;te quand je ne comprends pas si je fais avancer la petite boule dans la bonne direction : &#224; pied, elle est lente, approximative, trompeuse. Paris m'a conc&#233;d&#233; l'alibi de ne pas conduire, une limite que Riccardo estimait digne d'une &#171; bonne femme des ann&#233;es 50 &#187;. Un de nos grands sujets de pol&#233;mique : les &#171; comportements typiquement f&#233;minins &#187;, les &#171; comportements typiquement masculins &#187;, et ne pas savoir conduire s'accordait avec toutes ses convictions irritantes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le coup de t&#233;l&#233;phone du fils m'a trouv&#233;e en Italie, dans l'appartement laiss&#233; vide par la mort de ma m&#232;re : &#171; Fabrizio qui ? Fils de quel Riccardo ? &#187;. J'ai gard&#233; quelque part la photo chiffonn&#233;e d'un nouveau-n&#233; avec des petits yeux de phoque, mais je ne me rappelais pas qu'ils l'avaient appel&#233; Fabrizio. Sa m&#232;re pourrait &#234;tre ma fille ; moi, l'amour de jeunesse, la femme plus experte, elle, l'amour adulte, plus jeune de vingt ans. Quelque chose en moi m'avait br&#251;l&#233; &#224; l'int&#233;rieur quand j'avais re&#231;u cette photographie : on regrette aussi les enfants qu'on n'a pas voulus quand on ne peut plus en avoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne sais pas &#234;tre ponctuelle quand il ne s'agit pas de travail : la ponctualit&#233; me semble superflue quand l'enjeu n'est pas celui de se sustenter. Et puis une &#233;trange indolence me rend peu coop&#233;rative quand on m'impose d'abandonner mon &#233;cosyst&#232;me pour en recr&#233;er un autre, ailleurs : j'aimerais toujours rester, inconfortable s'il le faut, dans la situation, dans la condition pr&#233;sente. Ainsi, ce matin, tandis que je pensais &#224; Ricky, &#224; comment je le retrouverais, je me pr&#233;lassais, blottie sur le divan poussi&#233;reux de ma m&#232;re, frigorifi&#233;e et affam&#233;e, mais sans me d&#233;cider &#224; me lever, sans abandonner ma position incommode pour m'habiller, manger un morceau et chercher l'adresse de la &#171; R&#233;sidence pour personnes &#226;g&#233;es &#187; o&#249; on l'a mis au rancart. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et maintenant que j'y suis enfin, devant cette r&#233;sidence, avec mes vingt minutes de retard pr&#233;visibles, je n'ai pas le courage d'entrer. De l'ext&#233;rieur, on dirait une maison de repos comme une autre, distingu&#233;e et d&#233;primante : une cour int&#233;rieure avec des pelouses fleuries et des bancs, des arbres plant&#233;s avec soin pour &#234;tre au frais pendant l'&#233;t&#233;, des portes bleues, des fen&#234;tres blanches, une fa&#231;ade en briques. Ricky a soixante-deux ans, trois de moins que moi, et je n'arrive pas &#224; me faire &#224; l'id&#233;e que le temps pendant lequel nous avons &#233;t&#233; s&#233;par&#233;s, ces vingt ans pass&#233;s dans deux pays diff&#233;rents, l'aient transform&#233; en un vieillard, lui qui, sans m&#234;me parler de vieillir, ne voulait pas grandir.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; l'accueil on me dit que le docteur Longato m'attend au premier &#233;tage, mais adoss&#233; &#224; la porte de son bureau je me heurte &#224; un gar&#231;on en jeans et chemise, plong&#233; dans un livre de philosophie. Il semble content de me reconna&#238;tre, me serre la main et me rappelle que nous nous sommes parl&#233;s au t&#233;l&#233;phone. Il doit avoir dix-huit ans ou quelque chose dans ces eaux-l&#224;. Un bel homme, comme son p&#232;re. Quelques phrases de circonstance avant que la porte ne s'ouvre et que le m&#233;decin ne nous jette un coup d'&#339;il et nous voil&#224; assis face &#224; son bureau, c&#244;te &#224; c&#244;te. Sans sa blouse blanche, le petit homme rubicond aux joues couperos&#233;es qui nous a re&#231;us ne ferait pas penser &#224; un m&#233;decin, mais plut&#244;t &#224; un client assidu et oisif de quelque caf&#233; de village perdu. Il explique que Riccardo souffre d'une forme de d&#233;mence mod&#233;r&#233;ment grave qui lui conc&#232;de, avec un peu d'aide, une certaine autosuffisance dans la vie de tous les jours. Les d&#233;g&#226;ts les plus importants concernent sa m&#233;moire et son discernement. Ses facult&#233;s sont fluctuantes : il a des journ&#233;es et m&#234;me des semaines tr&#232;s positives, durant lesquelles il reconna&#238;t les gens de sa famille et le personnel et montre qu'il sait o&#249; il se trouve et &#224; quel moment de sa vie, mais elles sont suivies de phases de dur&#233;e variable durant lesquelles il perd la notion de l'espace et du temps et en vient &#224; repousser ses proches comme des &#233;trangers importuns.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je suis contente de le revoir, m&#234;me si je pr&#233;f&#232;rerais que ce soit ailleurs. Mais je ne comprends pas pourquoi vous m'avez cherch&#233;e ni ce que je peux faire pour lui&#8230; ou pour vous. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Voyez-vous, Carla, Riccardo n'a jamais &#233;t&#233; un patient particuli&#232;rement difficile, mais ces trois derni&#232;res semaines il a commenc&#233; &#224; se r&#233;fugier dans une dimension impr&#233;cise, dans laquelle &#8211; et c'est l&#224; la seule certitude &#8211; votre relation a pris fin depuis peu. En soi, la chose n'aurait aucune importance si ce n'est qu'il refuse de s'alimenter en protestant contre le fait qu'on le contraint &#224; rester ici : il affirme qu'il doit absolument vous retrouver pour vous expliquer quelque chose d'important. Et puis, il a agress&#233; plusieurs fois le personnel de service, il peut &#234;tre violent. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je comprends. Enfin, non : que devrait-il m'expliquer ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est pr&#233;cis&#233;ment ce que nous ne savons pas, et c'est pour cela que nous vous avons appel&#233;e, pour que vous nous aidiez &#224; trouver une r&#233;ponse et &#224; le calmer. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je ne crois pas &#234;tre la bonne personne&#8230; Je n'ai jamais su le calmer. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il nous faut juste comprendre o&#249; il s'est &#233;chou&#233;, sur quel &#233;v&#233;nement du pass&#233;. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me tourne vers le gar&#231;on et je dis : &#171; Fabrizio, je crains de ne pouvoir vous &#234;tre utile, je suis d&#233;sol&#233;e. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais vous pourriez au moins essayer &#187;, me r&#233;pond-il, insistant.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il ne vous reconna&#238;t pas vous qui &#234;tes de sa famille, pourquoi devrait-il me reconna&#238;tre moi, vingt ans apr&#232;s ? J'&#233;tais un peu diff&#233;rente il y a vingt ans&#8230; &#187;, dis-je quelque peu embarrass&#233;e en passant la main dans mes cheveux.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Il n'est pas n&#233;cessaire qu'il vous reconnaisse, il suffit que vous parveniez &#224; comprendre de quoi il est en train de parler. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais je vais entrer dans sa chambre comme &#231;a ? Qui suis-je ? Dois-je lui dire qui je suis ? Cela me semble&#8230; Excusez-moi&#8230; mais vraiment il me semble que c'est un peu idiot. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Si vous ne vous sentez pas de le faire, n'insistons pas, mais cela n'est pas si &#233;trange apr&#232;s tout. Riccardo parle beaucoup avec Fabrizio, m&#234;me si en ce moment il ne le reconna&#238;t pas, en tout cas pas comme son fils. Vous pourriez entrer avec lui. Fabrizio pourrait vous pr&#233;senter, lui dire qu'il vous a retrouv&#233;e. Il n'est pas dit qu'il comprenne, mais peut-&#234;tre parlera-t-il avec lui comme il le fait ces jours-ci, peut-&#234;tre ressortira-t-il cette histoire et vous pourrez l'aider &#224; comprendre. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais ta m&#232;re est d'accord ? &#187;, dis-je tout-&#224;-coup, soup&#231;onneuse.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est &#224; cet instant que la porte s'ouvre : Sara. Je me l&#232;ve et je m'avance vers elle. Je lui serre la main, lui souris. Elle n'a pas beaucoup chang&#233;. Nous sommes ensemble, dans la m&#234;me pi&#232;ce, et sa silhouette menue, &#233;lanc&#233;e, gracieuse, a aujourd'hui l'&#226;ge que j'avais quand nos biographies se sont crois&#233;es &#224; cause de Ricky. Comme Sara, je suis ce que l'on d&#233;finit comme &#171; une femme agr&#233;able pour son &#226;ge &#187;, mais mon &#226;ge m'exclut des dynamiques de la s&#233;duction tandis qu'elle y a toujours toute sa place. Ne plus &#234;tre un objet sexuel en puissance : une synth&#232;se cruelle mais honn&#234;te de comment on per&#231;oit d'un coup, douloureusement, sa propre s&#233;nescence ; et c'est d'autant plus inacceptable quand on a &#233;t&#233; d&#233;sirable. Sara est encore une femme pour la plupart des m&#226;les en circulation tandis que je ne le suis plus que pour une petite minorit&#233;. Nous nous &#233;tudions, un peu embarrass&#233;es. J'ignore ce qu'elle est en train de penser de mon aspect aujourd'hui pendant que je pose sur sa peau encore ferme, seulement effleur&#233;e ici ou l&#224; par quelque imperfection, un regard curieux, admiratif, mais pas envieux. C'est aux alentours de 45 ans que Riccardo est tomb&#233; amoureux de Sara, et c'est &#224; 45 ans que, m&#234;me &#171; bien conserv&#233;e &#187;, j'ai d&#251; faire face &#224; une donn&#233;e biologique in&#233;luctable : j'&#233;tais, et &#224; plus forte raison je suis, trop vieille pour une relation avec un homme de mon &#226;ge.&lt;br class='autobr' /&gt;
En pr&#233;sence de Sara, qui sait pourquoi, je c&#232;de. Peut-&#234;tre &#224; cause de ses yeux de biche savamment maquill&#233;s, de ses regards timides, de ses doigts fusel&#233;s avec lesquels elle tourmente ses cheveux et rajuste &#224; plusieurs reprises sa jupe sur ses belles jambes bronz&#233;es&#8230; J'&#233;prouve une inexplicable attraction pour cette femme au corps nerveux et d&#233;li&#233;. Le m&#233;decin continue &#224; parler, &#224; expliquer, &#224; argumenter, mais j'ai d&#233;j&#224; pris ma d&#233;cision et je m'absorbe dans l'observation des traits de la m&#232;re et du fils : Fabrizio semble n'&#234;tre que le fils de Riccardo, il ne ressemble pas du tout &#224; sa m&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tandis que je suis Fabrizio dans les couloirs de cette pension d&#233;solante o&#249; flotte une odeur persistante d'aliments trop cuits dans des r&#233;cipients trop grands, je me demande quel r&#244;le a pu avoir Riccardo dans ma vie. Apr&#232;s lui, il n'y a eu que des relations br&#232;ves avec des hommes agr&#233;ables et comme il faut, dont je n'ai jamais voulu &#224; mes c&#244;t&#233;s, m&#234;me quand ils auraient simplifi&#233; mon quotidien. Je romps le silence avec une question stupide, une de celles que je ne supporterais pas :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Quel type de p&#232;re a &#233;t&#233; Riccardo ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Surpris, Fabrizio se tourne vers moi mais ne montre aucune h&#233;sitation :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Doux, compr&#233;hensif, affectueux. Un papa g&#226;teau. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ricky, un papa g&#226;teau&#8230; J'en viens presque &#224; soup&#231;onner qu'il n'y ait quelque confusion sur la personne. Lui qui &#233;tait capable de te d&#233;visager avec m&#233;pris pendant que tu pleurais et t'intimait de &#171; te donner une contenance &#187;. Un jour je l'avais appel&#233; boulevers&#233;e apr&#232;s avoir assist&#233; &#224; l'accident d'un voisin : il avait raccroch&#233; apr&#232;s quelques secondes en disant avoir beaucoup de travail &#224; finir. Quand Ricky utilisait le mot &#171; travail &#187; il n'entendait pas n&#233;cessairement une t&#226;che professionnelle : m&#234;me un livre &#224; finir de lire en vue d'une recension pour un club de lecture faisait partie du travail. Les livres &#233;taient, avec le sexe, la seule chose qui nous unissait, mais eux aussi parvenaient &#224; nous faire nous disputer. Quand il lisait, il ne voulait &#234;tre ni d&#233;rang&#233; ni interrompu et mes bavardages le rendaient irritable.&lt;br class='autobr' /&gt;
Fabrizio pousse une porte et le voil&#224; devant moi, de profil, assis sur une chaise face &#224; une table encombr&#233;e de livres empil&#233;s et d'autres &#233;parpill&#233;s. Je ne m'&#233;tais pas pr&#233;par&#233;e au fait que vingt ans aient pu le transformer banalement en une version plus maigre et plus rid&#233;e de lui-m&#234;me, une version au regard doux et &#233;teint, plong&#233; dans un examen &#233;nigmatique du mur qui lui fait face. Tout &#231;a pour &#231;a ? Nous aurions presque pu vieillir ensemble, me dis-je en oubliant que c'est lui qui s'est lass&#233; de moi et que nous n'avons jamais r&#233;ussi &#224; passer plus de deux heures dans la m&#234;me pi&#232;ce sans entrer en guerre. Impossible d'imaginer que ce sexag&#233;naire &#224; la tranquillit&#233; suspecte ait pu me faire tant de mal. C'&#233;tait souvent autour du d&#233;sir que les d&#233;saccords devenaient des disputes hom&#233;riques : ses remarques d&#233;sagr&#233;ables sur mes v&#234;tements, les mots choisis mal &#224; propos dans les moments les plus d&#233;licats. Et pourtant nous &#233;tions d&#233;vor&#233;s par l'envie de l'autre. &#171; Baiser &#187;, comme il voulait que je dise sans aucune concession au sentimentalisme, nous r&#233;ussissait tellement bien qu'&#224; un certain point cela devenait excessif, malsain, cruel. Le sexe devait suivre un sc&#233;nario, ou plut&#244;t un canevas avec des indications de fond, auxquelles on ne pouvait absolument pas d&#233;roger. Les baisers sur le cou &#233;taient des minauderies, surtout s'ils visaient &#224; suivre une trajectoire pr&#233;visible vers son sexe, les sous-v&#234;tements en dentelle d&#233;sagr&#233;ables au toucher, les chaussures &#224; semelle compens&#233;e vulgaires, le soutien-gorge en &#233;t&#233; &#224; proscrire. J'&#233;tais plus &#226;g&#233;e que lui mais je me sentais une gamine, incapable d'imposer ma volont&#233; dans le lit et hors du lit.&lt;br class='autobr' /&gt;
Fabrizio m'annonce, mais Riccardo ne semble pas r&#233;agir ; puis il se tourne et nous surprend d'un sourire b&#233;at :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je savais que tu la retrouverais. Salut Carla, comment vas-tu ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Bien &#187;, r&#233;pondis-je quelque peu confuse en avan&#231;ant vers sa chaise et en lui posant une main sur l'&#233;paule. &#171; Et toi ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Bah, que veux-tu, ils m'ont mis dans cet endroit minable. Ils n'ont rien compris. Des fiches cliniques qu'ils ont interverties, je crois. Les m&#233;decins : tous des d&#233;biles&#8230; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais il me semble que tu es bien ici, non ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Non, je t'ai dit que je ne suis pas bien ici, Carla. De toute fa&#231;on, je dois te parler de quelque chose. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Oui, je suis venue pour &#231;a, Fabrizio me l'a dit. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Fabrizio peut rester, c'est un ami. Assieds-toi, Fabrizio, merci de m'avoir amen&#233; Carla. Tu as vu ? Elle est toujours belle. Mais il ne faut pas trop le dire aux femmes, sinon elles se montent la t&#234;te. Cette Sara qui vient toujours ici : elle est plus &#226;g&#233;e que toi, mais j'ai vu comme elle te regarde : je crois que tu lui plais. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Fabrizio a le geste d'impatience de celui qui a renonc&#233; &#224; se faire entendre et s'assied au pied du lit. J'approche une chaise de celle de Riccardo et je me mets en face de lui ; je fixe ses yeux bleus et lui souris. Il a toujours eu un regard doux, trompeur.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Dis-moi, Ricky, je t'&#233;coute. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je dois te parler de Flora &#187;, annonce-t-il avec un &#233;trange &#233;clat dans les yeux et un l&#233;ger tremblement dans la voix qui me met mal &#224; l'aise.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; De Flora ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Oui, nous devons r&#233;soudre ce probl&#232;me. Carla, j'aimais Flora, je ne lui aurais jamais fait du mal. Nous pouvons en parler maintenant. Je sais ce que tu penses. C'est &#224; cause de la lettre de Madame Jamieson, mais je n'ai plus revu Flora apr&#232;s cette nuit-l&#224;, et je ne lui ai jamais rien fait. J'ai un sale caract&#232;re, je me dispute avec les gens, je perds patience, mais je ne suis pas m&#233;chant. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
En me tournant vers Fabrizio je lis sur son visage une inqui&#233;tude que jusqu'&#224; pr&#233;sent je n'avais pas discern&#233;e. Je comprends maintenant son insistance et lui r&#233;ponds d'un regard dans lequel je cherche &#224; exprimer toute ma perplexit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ricky, pourquoi aurais-tu d&#251; faire du mal &#224; &#8230; Flora ? O&#249; est Flora ? Comment va-t-elle ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu penses que je lui ai fait quelque chose, je le sais. &#192; cause de cette voisine et de sa lettre d&#233;lirante. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Non&#8230; moi je ne pense rien. Parle-moi de la lettre. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu penses peut-&#234;tre que l'ai fait pour me venger de ta fuite, mais je devrais vraiment &#234;tre malade, tu ne crois pas ? M&#234;me si tu as voulu me quitter, m&#234;me si j'&#233;tais furieux, m&#234;me si tu as demand&#233; de l'aide &#224; cette voisine &#224; moiti&#233; lesbienne, je n'ai pas fait de mal &#224; Flora. Elle &#233;tait partie d'elle-m&#234;me, Flora, et pour autant que je sache, elle n'est jamais revenue. Et quand je suis all&#233; au fond de la rue pour parler &#224; cette foldingue de Jamieson, nous avons parl&#233; normalement, comme si de rien n'&#233;tait, mais pas de Flora. Carla, Flora est morte, &#231;a, tu dois l'accepter. Elle est morte &#224; coup s&#251;r, Carla. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pourquoi penses-tu que Flora est morte ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Carla&#8230; Sois raisonnable&#8230; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Fabrizio me fait signe de continuer.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais&#8230;, &#233;coute Ricky, quel &#226;ge avait Flora ? Je n'arrive pas &#224; me rappeler. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je ne sais pas exactement. Moins de sept ans. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ah, elle &#233;tait petite. Elle allait &#224; l'&#233;cole ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu plaisantes ? Que diable veux-tu dire par &#8220;elle allait &#224; l'&#233;cole&#8221; ? Toi, tu l'y aurais m&#234;me envoy&#233;e, cette t&#234;te de bique. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; Fabrizio me d&#233;visage d'un air implorant : il veut une explication. Je me l&#232;ve et m'approche de la table, j'effleure les livres qui l'encombrent, j'en caresse les couvertures : Fugitives. Je l'ouvre, le feuillette rapidement : maintenant je sais, je sais ce que je cherche.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu l'as lu r&#233;cemment ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Quoi ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Celui-ci : Fugitives, d'Alice Munro. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne r&#233;pond pas : il reste l&#224;, avachi et muet, comme un pantin auquel on aurait coup&#233; les fils. Je pose la m&#234;me question &#224; Fabrizio qui reste un moment pensif avant de r&#233;pondre :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est un cadeau d'anniversaire de l'an dernier. Il a toujours d&#233;vor&#233; les livres. Mais je ne crois pas qu'il lise en ce moment, il n'y arriverait pas. Je crois que cela fait un moment qu'il ne lit plus. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le livre ouvert, je m'approche de Fabrizio et je le pose sur ses genoux. Je continue &#224; converser avec Riccardo, qui me r&#233;pond distraitement, par bribes : son histoire ne l'int&#233;resse plus trop.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'indique &#224; Fabrizio une page &#233;crite en italiques : la lettre de Madame Jamieson &#224; Carla.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'attends qu'il l&#232;ve les yeux, qu'il me montre qu'il a compris : Carla, ce n'est pas moi et Flora est pour de bon une biquette, une ch&#232;vre, avec cornes et sabots.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me mets derri&#232;re la chaise de Riccardo, lui pose les mains sur les &#233;paules, me penche sur lui, d&#233;pose un baiser et lui susurre &#224; l'oreille : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Bref, en somme, rien &#224; faire, m&#234;me dans tes d&#233;lires s&#233;niles, je n'arrive pas &#224; &#234;tre plus importante que tes livres, vieux con. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis n&#233;e en Italie, &#224; Padoue. Laur&#233;ate du prix Malerba en 2013, j'ai publi&#233; mon premier recueil de nouvelles, &#034;Fiale&#034;, en 2014 avec la maison d'&#233;dition italienne MUP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette nouvelle a &#233;galement &#233;t&#233; publi&#233;e en italien dans la revue litt&#233;raire Inutile.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Insomnies</title>
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		<dc:date>2017-01-16T07:20:37Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Elena Rui</dc:creator>



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&lt;p&gt;Il est quatre heures depuis une demi-heure et Teresa se retourne dans ses couvertures, agripp&#233;e &#224; un bien-&#234;tre d&#233;color&#233;, d&#233;sormais interrompu par la brusque certitude d'&#234;tre en train de r&#234;ver. Elle essaie de ressaisir des sensations qui se sont &#233;vapor&#233;es, puis renonce et s'assoit dans son lit, bien d&#233;cid&#233;e &#224; accueillir avec fatalisme l'insomnie printani&#232;re : les nuits courtes commencent et il ne servirait &#224; rien de r&#233;sister. Elle tire du cartable de cuir effondr&#233; contre la table de chevet un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.soundsmag.org/local/cache-vignettes/L100xH150/arton453-3e761.jpg?1629433559' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il est quatre heures depuis une demi-heure et Teresa se retourne dans ses couvertures, agripp&#233;e &#224; un bien-&#234;tre d&#233;color&#233;, d&#233;sormais interrompu par la brusque certitude d'&#234;tre en train de r&#234;ver. Elle essaie de ressaisir des sensations qui se sont &#233;vapor&#233;es, puis renonce et s'assoit dans son lit, bien d&#233;cid&#233;e &#224; accueillir avec fatalisme l'insomnie printani&#232;re : les nuits courtes commencent et il ne servirait &#224; rien de r&#233;sister. Elle tire du cartable de cuir effondr&#233; contre la table de chevet un paquet de copies d'examen lign&#233;es aux graphies d&#233;li&#233;es et empoigne le crayon rouge et bleu embl&#232;me de son autorit&#233; sur les auteurs de ces copies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nietzsche disait que les Grecs &#233;taient sup&#233;rieurs parce qu'ils avaient invent&#233; le dionysiaque et l'apollinien. C'&#233;tait quelqu'un de tranquille, qui lisait les trag&#233;dies, mais l'une de ses amies s'&#233;tait mise &#224; exposer sa philosophie en racontant alentour qu'il &#233;tait antis&#233;mite si bien que les nazis l'avaient pris pour l'un d'eux. Cette mauvaise r&#233;putation a dur&#233; pas mal d'ann&#233;es et m&#234;me apr&#232;s la guerre les gens disaient du mal de Nietzsche en pr&#233;textant que le nazisme &#233;tait un peu de sa faute. Mais aujourd'hui nous savons que ce n'est pas vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on prend pas mal de raccourcis, ce n'est pas qu'il ait tort, se dit Teresa. Ce sont ces copies qui la mettent le plus en difficult&#233; : pour comprendre, il a compris, au moins quelque chose, mais il l'exprime avec le lexique, la syntaxe et la pr&#233;cision conceptuelle d'un gamin de douze ans, bien qu'il en ait dix-neuf. Dix-neuf ans. Teresa essaie de se souvenir de ce qu'elle faisait &#224; dix-neuf ans. Elle lisait, elle &#233;tudiait, elle aidait sa s&#339;ur &#224; faire ses devoirs&#8230; Une intello, comme on dirait aujourd'hui, une naze, comme on disait &#224; son &#233;poque. Matteo, par contre, &#224; en juger par les appr&#233;ciations griffonn&#233;es sur les murs et par ses initiales grav&#233;es sur les bancs des trois sections, est une petite c&#233;l&#233;brit&#233; au Lyc&#233;e Classique d'&#201;tat Giacomo Leopardi.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comment les concepts &#233;nonc&#233;s pendant trois de ses meilleurs cours ont-ils pu se transformer en ce verbiage ? Quel en est le processus ? Y a t-il une phase o&#249; on puisse l'arr&#234;ter, le corriger et le hausser &#224; des horizons plus &#233;lev&#233;s ? Matteo est &#233;veill&#233;, &#233;veill&#233; et ignorant, mais suffisamment riche pour que son ignorance ne compte pas ; il l'&#233;tait en Seconde et il le sera apr&#232;s le Bac. Elle sent qu'elle n'a rien fait ou bien peu pour lui, tout comme pour les autres : &#224; part quelques rares exceptions, l'&#233;cole reproduit les segmentations sociales existantes et Teresa est consciente de les avoir fid&#232;lement d&#233;calqu&#233;es. Matteo continue &#224; m&#233;priser la culture avec la ferveur de chef d'entreprise v&#233;n&#232;te transmise par ses parents) ; Elisa, la fille d'un coll&#232;gue que tout le monde craint, est rest&#233;e une bosseuse, exempte de vie sociale ; Luca sera recal&#233; pour la troisi&#232;me fois, car pour la troisi&#232;me fois il a s&#233;ch&#233; vingt-cinq pour cent des cours et les soixante-quinze restants il les a pass&#233;s &#224; somnoler au dernier rang. Plus grands, plus forts, plus beaux, mais ce sont l&#224; des &#233;volutions d&#233;terministes sans originalit&#233; de ce qu'ils &#233;taient depuis le d&#233;but et des anticipations pr&#233;visibles de ce qu'ils seront. Elle s'est born&#233;e &#224; coller un Post-it avec quelques remarques philosophiques dans une aire ind&#233;termin&#233;e de leur cerveau, mais un coup de vent suffirait &#224; le faire s'envoler. &lt;br class='autobr' /&gt;
Teresa voudrait se lever, mais elle craint que les bruits en provenance de sa chambre ne r&#233;veillent sa s&#339;ur. De la pi&#232;ce situ&#233;e &#224; l'autre bout du couloir en face, lui parvient, imperceptible, sa respiration r&#233;guli&#232;re : en alerte depuis sa derni&#232;re grippe, elle dort avec la porte entrouverte. Depuis plusieurs jours elle lui impose d'affectueuses et inqui&#232;tes attentions que Teresa n'a pas la force de repousser : un simple virus gastro-intestinal qui a dur&#233; vingt-quatre heures est devenu le pr&#233;texte pour r&#233;duire ult&#233;rieurement l'&#233;troit espace vital laiss&#233; par leur vie en commun.&lt;br class='autobr' /&gt;
Teresa a une technique &#233;prouv&#233;e pour ne pas r&#233;veiller Alessia : se d&#233;placer dans le noir et tousser pour masquer le grincement produit par les ressorts au moment o&#249; le matelas est all&#233;g&#233; de son corps. Elle conna&#238;t bien sa chambre et ne risque pas de se cogner &#224; quelque chose. Sur sa chaise, en s&#251;ret&#233; face &#224; son bureau, la porte enfin ferm&#233;e, elle allume la lumi&#232;re, ouvre son portable, coiffe ses &#233;couteurs et &#233;coute &#224; volume raisonnable une chanson sirupeuse que diffuse une radio choisie au hasard. La lampe orange en forme de champignon h&#233;rit&#233;e de la vieille maison de ses parents &#233;claire avec douceur son visage en faisant briller ses yeux noirs et ses cheveux lisses qu'elle se met &#224; peigner avec paresse. Elle n'a pas envie de continuer &#224; corriger les devoirs de philo. Elle n'ira pas en classe demain ; Alessia a obtenu un certificat m&#233;dical de sept jours d'un jeune m&#233;decin ahuri qui lui fait la cour : un complot, un complot bienveillant. Elle se regarde dans la glace : son visage lui pla&#238;t, sp&#233;cialement avec cette lumi&#232;re. Elle force un sourire pour v&#233;rifier la fa&#231;on dont la peau se ride autour des yeux : encore rien de grave, rien que de petits signes effac&#233;s en un instant par une expression plus s&#233;rieuse. Elle ressemble &#224; sa m&#232;re, &#224; sa tante, &#224; sa grand-m&#232;re, des femmes m&#233;diterran&#233;ennes aux yeux profonds et langoureux et aux chevelures &#233;paisses, noires, brillantes. Elle porte une nuisette sophistiqu&#233;e, toute en dentelles, d'o&#249; d&#233;borde une poitrine g&#233;n&#233;reuse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Giovanni a soif et chaud et une &#233;rection naissante. Il est r&#233;veill&#233; depuis une bonne demi-heure et, sur le dos, les bras le long du corps, il passe en revue tour &#224; tour les meubles de la chambre en les rendant plus nets &#224; chaque mise au point. Il a laiss&#233; trop de veilles allum&#233;es qui consomment inutilement de l'&#233;lectricit&#233;. Il s'&#233;tait impos&#233; une rigueur &#233;nerg&#233;tique absolue et une hygi&#232;ne &#233;lectromagn&#233;tique irr&#233;prochable, mais il n'a m&#234;me pas &#233;teint le wifi. Depuis une semaine il s'endort d'un coup assez t&#244;t et se r&#233;veille en pleine nuit, en proie &#224; une &#233;trange agitation. Ce doit &#234;tre la consommation vesp&#233;rale de farines blanches : il semble que ce soit d&#233;l&#233;t&#232;re pour la digestion, le m&#233;tabolisme et le vieillissement cellulaire. Des poisons autoris&#233;s et m&#234;me pr&#233;conis&#233;s. Cette pens&#233;e le rend anxieux, comme les &#233;missions du TG2 Sant&#233; sur la prostate ou les reportages sur la crise &#233;conomique et le ch&#244;mage : il devrait se mettre &#224; manger des farines int&#233;grales ou de kamut, mais il n'arrive pas &#224; se faire &#224; cette consistance cartonneuse et &#224; l'arri&#232;re-go&#251;t de cellulose.&lt;br class='autobr' /&gt;
Peut-&#234;tre le r&#234;ve qui l'a r&#233;veill&#233; &#233;tait-il &#233;rotique. Mais pourquoi cette angoisse ind&#233;finissable ? Non, m&#234;me si ne lui est rest&#233;e qu'une impression sans justification, il sait qu'il s'agit d'un cauchemar ; l'&#233;rection est arriv&#233;e apr&#232;s, avec l'ennui et la frustration de ne pas parvenir &#224; se rendormir. Il s'est mis &#224; titiller sa libido par d&#233;fi, comme pour s'assurer d'&#234;tre encore vivant. Le fantasme avec sa coll&#232;gue Marzolla qui durant la pause repas lui caresse la braguette sous la table en continuant la conversation avec Ferro et Brandolese fonctionne encore. Il fonctionne, mais il aurait besoin d'un petit stimuli visuel&#8230; Il a beau se concentrer sur le balancement rythmique de ses spectaculaires nichons, la turgescence reste timide et peu fonctionnelle. Le physique id&#233;al, celui de ses premiers fantasmes pub&#232;res, Giovanni le retrouve chez sa coll&#232;gue Marzolla, qui, de son c&#244;t&#233;, n'&#233;prouve ostentatoirement aucun int&#233;r&#234;t pour lui. Menue, les cheveux noirs et &#233;pais, des yeux sombres et profonds, mais surtout ferme et excitante d'une mani&#232;re qui ne pourrait gu&#232;re ne pas attirer l'attention (m&#234;me si elle ne s'obstinait pas &#8211; comme elle le fait &#8211; &#224; porter d'amples d&#233;collet&#233;s et des jupes moulantes), Silvia Marzolla est une variation sur le th&#232;me de la superbe Carlotta, son premier et si douloureux amour. Elle en porte m&#234;me le parfum : un ar&#244;me au ch&#232;vrefeuille en vente depuis vingt ans.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il capitule, se l&#232;ve, &#233;teint la veille du magn&#233;toscope puis celle de la t&#233;l&#233; et de la cha&#238;ne st&#233;r&#233;o, prend son portable sous le bras, descend &#224; l'&#233;tage du dessous et s'installe sur le canap&#233; gris du salon &#224; la lumi&#232;re de l'abat-jour de la table basse.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'efforce de trouver l'envie. Depuis quelques mois, il a un rapport intime, assidu avec un nouveau site pornographique dont il appr&#233;cie la classification minutieuse. Il ne cherche pas des situations particuli&#232;rement originales ; c'est le corps, le type de corps qui fait la diff&#233;rence : la poitrine doit avoir une pesanteur &#233;l&#233;gante et naturelle, les fesses une pl&#233;nitude lunaire. La vulgarit&#233; ne l'excite pas : tout ce d&#233;ferlement de d&#233;fon&#231;ages l'ennuie et c'est pourquoi, une fois trouv&#233;e la vid&#233;o ad&#233;quate, il lance le streaming en ayant soin de couper le son. L'homme aussi doit avoir son &#233;l&#233;gance ou du moins ne pas &#234;tre r&#233;pugnant. La femme, outre qu'elle doit correspondre &#224; ses canons esth&#233;tiques ne peut &#234;tre v&#234;tue de mani&#232;re caricaturale, ne doit pas avoir de couettes ni se faire passer pour une teenager, elle ne doit pas &#233;carquiller les yeux comme en proie &#224; une crise d'&#233;pilepsie, ne doit pas porter de chaussures avec des semelles ridicules, ni des ongles griffus, ni des tatouages trop voyants. La double p&#233;n&#233;tration qui, &#224; vingt ans, contraint &#224; la fr&#233;quentation embarrass&#233;e des vid&#233;oth&#232;ques, lui paraissait le summum de la transgression, est devenue une routine plut&#244;t insipide et il pr&#233;f&#232;re deux femmes qui prennent amoureusement soin d'un seul homme : il est plus facile de s'identifier, plus satisfaisant d'imaginer qu'un jour cela puisse lui arriver pour de vrai. Le succ&#232;s relativement r&#233;cent de la cat&#233;gorie &#171; MILF &#187; le laisse plut&#244;t perplexe : l'id&#233;e de p&#233;n&#233;trer une amie de sa m&#232;re ayant pass&#233; les 55 ans continue &#224; lui sembler peu &#233;rotique, mais il appr&#233;cie que la r&#233;habilitation de ce fantasme offre &#224; toutes des opportunit&#233;s, y compris aux femmes avec des formes lasses de concurrencer la force de gravit&#233;. Les asiatiques lui semblent des gamines, les femmes voil&#233;es le font se sentir coupable autant et peut-&#234;tre plus que celles attach&#233;es ou domin&#233;es. Il a appris avec stupeur sur un article am&#233;ricain que la cat&#233;gorie &#171; brutal &#187; est parmi les plus pris&#233;es par les femmes. Il ne lui viendrait jamais &#224; l'id&#233;e de cliquer sur &#171; naines &#187;, &#171; femmes enceintes &#187;, &#171; f&#233;tichistes &#187; ou &#171; poilues &#187; et il est heureux de constater que la cat&#233;gorie &#171; bizarre &#187;, en vogue durant les ann&#233;es Quatre-vingt-dix et dans laquelle il ne s'est jamais aventur&#233; de peur d'assister &#224; quelque performance zoophile, n'existe plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Peu importe que la navigation entre fesses, orifices, langues et p&#233;nis dress&#233;s soit fructueuse ou pas, Giovanni sait qu'&#224; la fin de son p&#233;riple il &#233;prouvera une sensation d&#233;plaisante, d'accoutumance et de d&#233;go&#251;t : c'est la surabondance et la facilit&#233; d'acc&#232;s &#224; tout ce mat&#233;riau qui finissent toujours par lui donner la naus&#233;e. C'est un peu comme le d&#233;paysement h&#233;b&#233;t&#233; qu'il ressent dans les immenses hypermarch&#233;s de banlieue : toutes ces lessives, chacune avec une fonction diff&#233;rente tous ces v&#233;g&#233;taux expos&#233;s en m&#234;me temps sans une logique saisonni&#232;re, les past&#232;ques avec les kakis, les raisins avec les fraises&#8230; Au fond, c'est &#231;a qu'il attend aujourd'hui d'un supermarch&#233; et il serait d&#233;&#231;u de ne pas y trouver tout cela, mais une fois devant les rayonnages il &#233;prouve un vertige, un &#233;garement, l'urgence d'accomplir un choix rapide et pr&#233;cis, en conflit avec le pur plaisir de tergiverser, de tout examiner, de tester. Il perd trop de temps dans les supermarch&#233;s, de m&#234;me que sur les sites pornographiques, car ensuite, &#224; y regarder de plus pr&#232;s et plus attentivement, il pourrait y avoir quelque chose de mieux, toujours.&lt;br class='autobr' /&gt;
La pornographie se fonde sur des conventions implicites : le spectateur ne doit pas se demander si la fille viss&#233;e sur un p&#233;nis monstrueux parvient &#224; &#233;prouver une quelconque forme de plaisir dans la position acrobatique o&#249; elle se trouve. Il faut suspendre le jugement, faire &#171; comme si c'&#233;tait pour de vrai &#187;, mais au lieu d'aiguiser sa foi en des choses ind&#233;montrables ce processus a rendu Giovanni de plus en plus sceptique : peut-&#234;tre qu'il n'y a vraiment rien, m&#234;me pas la fille, m&#234;me pas ses seins, son vagin, son cul offert, son mascara qui d&#233;gouline.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Aujourd'hui &#231;a ne marche vraiment pas &#187;, pense t-il en se levant du canap&#233; pour se pr&#233;parer une tisane. &#192; la lumi&#232;re de l'abat-jour, l'appartement a un air propre et bien rang&#233; qui le d&#233;tend. Le jour ne s'est pas encore lev&#233; sur les miettes que personne n'a ramass&#233;es, ni sur les quelques couverts cach&#233;s au fond de l'&#233;vier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il ne veut pas renoncer tout de suite : c'est quand m&#234;me une demi-&#233;rection, un &#233;v&#233;nement &#224; ne pas n&#233;gliger ces derniers temps. Quelques semaines auparavant, sur le conseil de son ami Tiziano, il a cr&#233;&#233; un compte sur un site bizarre, qu'il n'a jamais eu le courage de fr&#233;quenter ; mais peut-&#234;tre est-ce l&#224; la nuit ad&#233;quate, car il se sent en &#233;quilibre entre l'euphorie et le d&#233;sespoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il se rassied sur le divan et cherche &#224; se rappeler le mot de passe alambiqu&#233; qu'il a fourni quelques jours avant pour cr&#233;er le compte. Voil&#224;, &#231;a marche, il voit son visage sur l'&#233;cran, mais il &#233;teint tout de suite : il a besoin d'un coup de peigne et d'une lumi&#232;re plus cl&#233;mente. Il revient de la salle de bain les cheveux mouill&#233;s et disciplin&#233;s et oriente la lampe et la webcam de mani&#232;re &#224; ne pas mettre en &#233;vidence les d&#233;tails du visage comme dans un examen dermatologique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Giovanni ne sait pas ce qu'il cherche, mais il sait exactement ce qu'il ne veut pas trouver et se tient pr&#234;t, le doigt sur le bouton gauche de la souris, pour l'&#233;viter : un homme nu, le p&#233;nis en &#233;rection, qui le regarde droit dans les yeux, voil&#224; ce qu'il ne veut pas. Dans un film porno, un acteur qui regarderait la cam&#233;ra serait d&#233;stabilisant pour le spectateur ; pourquoi une personne r&#233;elle, un inconnu, le serait-il moins ? Des visages anonymes d&#233;filent, la plupart des hommes, peu de femmes et qui ne lui inspirent aucun int&#233;r&#234;t, ni sexuel ni humain. Il passe d'une webcam &#224; une autre de mani&#232;re tellement rapide qu'il ne se rend compte que trop tard qu'il a laiss&#233; passer deux filles &#224; demi nues qui lui faisaient des clins d'&#339;il. Trop nues et trop de clins d'&#339;il, peut-&#234;tre. Comment se pr&#233;senter &#224; une fille de vingt-cinq ans en string qui se titille avec une improbable nonchalance le bout des seins ? Inutile, il est trop vieux pour ces choses-l&#224; et se sent ridicule. Il devrait aller au lit et essayer de dormir. Puis, tout &#224; coup, l'irr&#233;parable : il a crois&#233; trois &#233;rections &#224; la file, l'une accroch&#233;e &#224; un culturiste avec chapeau et masque de Zorro et les deux autres banalement ancr&#233;es &#224; des corps d&#233;v&#234;tus. Des physiques d'employ&#233;s de banque, songe-t-il, m&#234;me s'il n'a jamais vu d'employ&#233; de banque nu. Il sort du chat mais ne se d&#233;connecte pas tout de suite. Il d&#233;couvre avec soulagement que l'on peut consulter les profils off line et m&#234;me faire des recherches : femme, &#226;ge compris entre 25 et 35 ans, mieux si d'une autre ville et d'une autre r&#233;gion que la sienne, d'une autre plan&#232;te si possible. Sur les photos de profil elles ont toutes l'air belles. Pourquoi sont-elles insignifiantes en chat ? Et puis brusquement, un coup au c&#339;ur : la coll&#232;gue Marzolla. Aurait-elle fait semblant de vivre &#224; Tr&#233;vise et d'avoir choisi comme pseudonyme Erato ? Mais non, ce n'est pas la coll&#232;gue Marzolla&#8230; Elle lui ressemble beaucoup toutefois&#8230; Erato&#8230; Qu'est ce que &#231;a peut bien vouloir dire ? On dirait un nom de mec&#8230; Il ne manquerait plus qu'un trans. Trente-cinq ans, c&#233;libataire, centres d'int&#233;r&#234;ts&#8230; litt&#233;rature classique ? En quel sens, &#171; classique &#187; ? Cin&#233;ma d'auteur&#8230; Truffaut ? Rohmer ? Bah. Fellini, il conna&#238;t, il a vu La Dolce vita et s'en rappelle m&#234;me un peu, au cas o&#249; &#231;a servirait&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Salut, tu es tr&#232;s belle. Tu as un profil plut&#244;t atypique pour cet &#171; endroit &#187;, Erato&#8230; &#192; quelle heure peut-on te retrouver en chat ? Peut-&#234;tre pas &#224; cinq heures du matin&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il se l&#232;ve pour se pr&#233;parer une autre tisane. Il immerge la dosette et embrasse d'un regard satisfait le salon : il a belle allure, moderne sans &#234;tre froid. Tandis qu'il sirote prudemment, un petit coup de sonnette le surprend, un son inattendu qu'il comprend provenir du PC. Il se rassied sur le canap&#233;. Erato a r&#233;pondu :&lt;br class='autobr' /&gt;
Parfois on peut me trouver m&#234;me &#224; cinq heures du matin. Elle est bien, la photo de ton profil. O&#249; &#233;tais-tu ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Salut Erato ! En Sardaigne, cet &#233;t&#233;. On se voit en chat ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Et c'est ainsi que Giovanni d&#233;couvre qu'Erato est un nom mythologique ; pas d'un guerrier barbu, mais d'une muse. Et il d&#233;couvre aussi qu'Erato est une prof de philosophie et d'histoire et qu'elle r&#233;agit &#224; ses boutades avec un rire franc et maternel qui secoue son d&#233;collet&#233; g&#233;n&#233;reux. Teresa s'&#233;tonne de rire autant avec un inconnu et se demande si Giovanni n'aurait pas vraiment envie de bavarder et c'est tout. Elle commence &#224; se sentir &#224; son aise et &#224; cesser de se demander comment mener le jeu jusqu'au bout au cas o&#249; il en viendrait &#224; la solliciter. Giovanni dit &#224; Erato qu'elle a un beau visage, de belles l&#232;vres et de merveilleux cheveux, lui arrachant un sourire timide qui l'excite. Il n'ose pas encore lui parler de ses seins, mais il y pense, les reluque, les d&#233;sire. Teresa abaisse les bretelles de sa nuisette et Giovanni se sent troubl&#233; comme un adolescent. Elle d&#233;nude d'abord un sein puis l'autre en montrant le contraste entre l'ar&#233;ole large et violac&#233;e et la peau plus claire. Teresa est vraie, c'est une vraie femme, et elle est en train de s'offrir &#224; lui : &#171; la pornographie ne pourra jamais concurrencer cela &#187;, pense-t-il satisfait et il remercie de tout c&#339;ur son ami Tiziano qui l'a convaincu de se livrer &#224; cette exp&#233;rience.&lt;br class='autobr' /&gt;
Giovanni a quelque doute sur les codes : l'&#233;rection qui est en train de tendre l'&#233;lastique de son boxer est-elle &#224; partager ? quand ? que doit-il lui dire ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu m'excites, tu ne sais pas combien tu m'excites&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Montre-moi&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a dit &#171; montre-moi &#187; : elle veut voir. Et durant un instant il se sent comme &#224; seize ans en train de faire ses premi&#232;res armes, paralys&#233; par des consid&#233;rations sur la longueur, la grosseur, l'angle d'attaque... Rien que la vue, aucun autre moyen pour l'exciter, ni les mains, ni les bras, ni la bouche&#8230; Il regarde soucieux son entre-jambes : normalement pourvu ; cela devrait aller&#8230; aucune ne s'est jamais plainte, mais la webcam tend &#224; rapetisser&#8230; Doit-il abaisser la cam&#233;ra ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Non, non, mets-toi debout, enl&#232;ve ton tee-shirt&#8230; Oui, oui, comme &#231;a&#8230; Tu es bien fichu&#8230; Continue, continue&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Giovanni la contente, un peu confus. Il ne pensait pas qu'une femme puisse &#233;prouver du plaisir de cette fa&#231;on. Pour un instant, le trouble de cette d&#233;couverte l'excite et &#233;loigne le sentiment de ridicule, mais pass&#233;es quelques minutes il &#233;prouve un soup&#231;on et de l'embarras : combien de temps devra-t-il continuer ? N'est-elle pas en train de se moquer de lui ? Elle hal&#232;te et semble occup&#233;e &#224; quelque caresse &#233;rotique dissimul&#233;e, mais si tout &#231;a n'&#233;tait qu'une farce ? Une blague de Tiziano ? Et si ses amis apparaissaient tout &#224; coup en ricanant ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Et maintenant &#224; toi, dit-il brusquement en se rasseyant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Teresa se fige net, rajuste tant bien que mal sa nuisette sur sa poitrine et approche sa main de la webcam. Giovanni ne voit plus maintenant que sa paume ouverte.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Eh, que fais-tu ? Tu &#233;teins ? Non, n'&#233;teins pas ! Attend ! &#199;a ne fait rien si tu ne veux pas, &#231;a ne fait rien&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
La main s'arr&#234;te, h&#233;site, puis revient se poser sur le bureau en laissant libre le champ visuel. Le visage, les &#233;paules, le d&#233;collet&#233; d&#233;fait r&#233;apparaissent au centre de l'&#233;cran.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &#199;a va aussi comme &#231;a. Tu es magnifique, tu sais ? Tu es f&#226;ch&#233;e ? &#8211; demande-t-il avec un sourire conciliant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Teresa secoue la t&#234;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Reste calme, tu veux ? Tu n'as pas envie, tu as honte ? Tu sais&#8230; c'est bizarre pour moi aussi, je ne l'ai jamais fait avant. Tu as honte ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle fait de nouveau non avec la t&#234;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Alors dis-moi, c'est quoi ? Je suis all&#233; trop vite ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout en restant assise et en continuant &#224; regarder la cam&#233;ra, Teresa recule en glissant, sans faire de bruit. Giovanni n'a pas le temps d'identifier comme anormal le mouvement fluide et sans &#224;-coups avec lequel l'image s'&#233;loigne de l'&#233;cran que d&#233;j&#224; un d&#233;tail visuel irr&#233;futable le contraint &#224; en comprendre la raison : deux grandes roues apparaissent sur les c&#244;t&#233;s de la chaise. La paume r&#233;appara&#238;t tout pr&#232;s de la webcam et l'&#233;teint. Quelques secondes apr&#232;s, Erato n'est plus en ligne. Giovanni fixe l'&#233;cran, ahuri. Puis il se l&#232;ve et marche dans le salon. Si sensuelle, si pos&#233;e, si&#8230; normale. Il avait eu l'impression de la rencontrer dans un espace r&#233;el, de&#8230; de&#8230; de&#8230; Il est troubl&#233; : le passage de l'excitation &#224; la surprise a &#233;t&#233; brusque. Il tremble, couvert de sueur froide. Il lui est arriv&#233; quelque chose d'irracontable. Il se pr&#233;pare une troisi&#232;me tisane.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une musique impertinente le surprend, la dosette en l'air et le regard boulevers&#233;. &#199;a vient de la chambre : il est sept heures et s'il n'avait pas pris un jour de repos il devrait se lever et se pr&#233;cipiter dans la salle de bain pour se raser. Il pose le sachet de l'infusion pr&#232;s de la tasse et monte &#224; l'&#233;tage du dessus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le r&#233;veil se tait juste au moment o&#249; Giovanni se replonge dans la p&#233;nombre. Immobile, il fixe avec embarras la couette repli&#233;e sur la moiti&#233; vide du lit. Sur l'autre, une masse oblongue se soul&#232;ve et s'abaisse imperceptiblement. Les yeux d&#233;sormais habitu&#233;s &#224; l'obscurit&#233; distinguent un bras riv&#233; &#224; la table de chevet et une main pos&#233;e sur le t&#233;l&#233;phone portable depuis peu r&#233;duit au silence. C'est une main jeune de femme aux doigts &#233;l&#233;gants, aux ongles soign&#233;s, avec une fine alliance de brillants qu'il ne peut deviner dans la demi-obscurit&#233; mais qu'il sait &#234;tre &#224; cet annulaire depuis quatre ans, un peu large. Il s'assied du c&#244;t&#233; occup&#233; du lit et fait glisser la couette pour &#233;tudier le profil endormi, les lignes parfaites, ang&#233;liques, les boucles blondes r&#233;pandues sur l'oreiller, le cher minois boudeur referm&#233; dans son sommeil t&#234;tu. Puis il accomplit le geste que lui inspirent toujours les traits purs de ce visage : il y pose d&#233;licatement les l&#232;vres. Sur le front.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elena Rui&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis n&#233;e en Italie, &#224; Padoue. Laur&#233;ate du prix Malerba en 2013, j'ai publi&#233; mon premier recueil de nouvelles, &#034;Fiale&#034;, en 2014 avec la maison d'&#233;dition italienne MUP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma nouvelle &#034;Flora&#034; a &#233;t&#233; publi&#233;e sur la revue litt&#233;raire Inutile. On peut &#233;galement trouver cette nouvelle, en italien (&#034;Insonnie&#034;), sur le blog litt&#233;raire de l'&#233;crivain Paolo Zardi.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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