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Something Deep and Dark

« True Detective » série créée et écrite par Nic Pizzolatto, réalisée par Cary Fukunaga (HBO)

vendredi 12 décembre 2014, par Sébastien Bourdon

Il va peut-être falloir revoir son palmarès des meilleures séries de tous les temps. Les « Sopranos » ont longtemps tenu le dessus du panier, mais avec « True Detective », voila qu’est arrivé sur nos écrans une œuvre synthétisant le meilleur de ce qu’un tel format peut apporter.

S’inscrivant dans l’air du temps, la série est policière, et peut se résumer ainsi : la Louisiane, en 1995, deux policiers œuvrent à la résolution d’un meurtre de femme particulièrement brutal, avec rituel sataniste à la clé. En réalité, ce qui intéresse les auteurs, c’est le parcours des personnages, ici d’autant plus intéressant et fouillé que l’action se déroule sur dix-sept années, avec des sauts en avant et en arrière, jusqu’à l’assemblage final du puzzle. L’énigme ne sert que de prétexte à une étude de caractères, de lieu (la Louisiane) sur fond de lecture désabusée du temps qui passe.

On nous appâte donc avec un scenario palpitant, mais ce qui nous retient inexorablement est encore autre chose, sans que l’on s’en rende forcément compte. Les péripéties ne sont qu’un prétexte, on nous promet du rebondissement – et il y en a – quand il s’agit de nous emmener vers des réflexions plus profondes. Tels des producteurs hollywoodiens à qui l’on vend le projet, nous achetons sur quelque chose qui ne s’avérera finalement pas si essentiel. Il faudra trouver l’assassin, mais est-ce si important finalement.

C’est donc l’histoire d’un tandem de flics, que rien ou pas grand-chose n’assemble, si ce n’est un certain goût pour le métier et des névroses en pagaille, assumées pour l’un (Rust Cohle interprété par Matthew Mc Conaughey), enfouies pour l’autre (Martin Hart interprété par Woody Harrelson). Impossible de ne pas être d’abord fasciné par l’interprétation de Mac Conaughey, il est vrai que le garçon a un sacré physique et un jeu pour le moins intense (avec une petite tendance à l’emphase quand même). Puis, tout au long des épisodes, c’est finalement le jeu plus retenu de Woody Harrelson qui attire plus encore l’attention. S’il connaît une évolution physique un peu moins flagrante (moins de cheveux, plus de gras, quand Cole se révèle vieilli avant l’âge), son personnage, en passe par une transformation psychologique beaucoup plus nette, gagnant, avec l’épreuve des ans, en profondeur et subtilités.

Cette justesse de ton, cette finesse dans la description de situations plus ou moins universelles tout au long des huit épisodes laisse au spectateur le temps de gagner en empathie, voire en affection. Comme dans les meilleures séries (« Six Feet Under »…), on en vient à adopter les personnages, à les voir comme partie intégrante de nous-mêmes. Eteindre le poste ne change pas grand-chose à l’affaire, ils ne nous quittent plus, on a l’impression qu’on va les croiser en bas de chez soi.

L’action se déroule en Louisiane, région où tout le monde semble avoir les mêmes patronymes que dans un village du Maine et Loire (et ce n’est pas le détective Dave Robicheaux qui me contredirait). Peut-on en 2014 imaginer région mieux adaptée au roman noir (cf. l’œuvre littéraire de James Lee Burke) ? Tout y est vert, quand la réalité y est faite de pollution galopante et d’ouragans à répétition. Fragile et vermoulu, dissimulant sous la pourriture ambiante les plus noirs secrets, voilà un décor se prête à l’évocation d’histoires sordides. Dans ce contexte géographique et comme annonciateur des désastres écologiques à venir, le réalisateur Cary Fukunaga a eu également la bonne idée, notamment pour échapper aux clichés locaux, de confier la gestion de la musique à T. Bone Burnett. Amateurs de musique cajun, passez votre chemin, vous n’en entendrez point et c’est heureux.

S’offrir le luxe d’une aussi longue aventure dans le temps permet un développement inhabituel des personnages, avec de réguliers mouvements de balanciers entre le présent et le passé, l’obscurité des évènements atteignant ainsi lentement, mais sûrement la lumière (même si ce qu’elle éclaire n’est pas bien joli à voir).

Enfin, le réalisateur s’offre même quelques clins d’œil que l’on croirait inspirés par l’étrangeté de Lynch. Ainsi, et à vous de trouver, une scène d’importance s’agissant des crimes commis est en quelque sorte incarnée à plusieurs reprises : sur une photographie, par les jouets d’une chambre d’enfants ou encore par Cohle qui la sculpte dans des canettes de bières tout au long de son interrogatoire en 2012.

C’est au cours de ce fascinant interrogatoire que le même Cohle, aux policiers qui s’exaspèrent de ne pas avoir de réponses de sa part, rétorquera sèchement : « start asking the right fuckin’ questions ! ».

Tout un programme (télévisé).

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