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Regarde les hommes tomber

« De Rouille et d’Os » de Jacques Audiard

vendredi 1er juin 2012, par Sébastien Bourdon

L’autre jour, une fidèle lectrice m’a fait parvenir un article sur le philosophe américain Stanley Cavell, auteur dont j’ignorais tout jusque là. C’est compliqué la philosophie, mais il s’avère que ce garçon s’intéresse beaucoup au cinéma et y tire le fruit de sa réflexion. Si je résume, son école de pensée, c’est le « perfectionnisme », doctrine de la transformation de soi. Et pour développer ce concept, le philosophe se sert du cinéma : il s’agit de fonder son aventure de la pensée sur son expérience intime de spectateur. On ressent ce qui se passe sur l’écran, mais on ne le vit pas, on ne souffre pas. Partant de cette expérience teintée de scepticisme, on apprend – par procuration - sur soi et sur l’existence, puis l’on se met en mouvement, en se comprenant mieux soi-même (comme le disait Socrate, « connais toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les Dieux »).

De nombreux cinéastes contemporains, aussi divers que les frères Dardenne, Arnaud Desplechin, Terrence Malick et justement, Jacques Audiard dont il est question ci-après, se seraient inspirés de cette pensée. Ainsi, « Un Prophète », le précédent fil d’Audiard, conte l’histoire d’un jeune homme qui se construit dans l’univers carcéral et, aussi loin de notre quotidien que puisse être son existence, nous sommes à même de la ramener à nous et d’en faire ainsi l’expérience (de la même manière, nous n’avons pas grand-chose à voir avec Tony Soprano et pourtant, impossible de ne pas souvent s’identifier à lui, aux accidents de son existence et à sa manière de les surmonter).

Jacques Audiard est un grand cinéaste, avec peu de films à son actif, mais toujours des chefs d’œuvre. Pourtant, une relative défiance pointait à l’évocation de ce nouvel opus. Tout d’abord qu’est-ce que Marion Cotillard, actrice passable - rendue mondialement célèbre grâce à un biopic sur Edith Piaf, autant dire l’horreur – pouvait bien avoir à faire dans l’univers masculin et torturé d’Audiard. Ensuite, une histoire d’amour se déroulant pour partie dans un aquarium où s’ébattent des orques, il ne manquait plus qu’il y en ait un pour s’appeler Willy et on était dans le teenage movie cher aux années 80.

Pourtant non, mais pourtant si, car ce film est surtout et d’abord un très grand mélo (diminutif de mélodrame n’est-ce pas). Et c’est dans cet exercice cinématographique que la vedette Cotillard va se révéler actrice tout bonnement admirable de bout en bout. Elle est belle à se pâmer, même livide, même abîmée, même fatiguée, on la voudrait tous les jours avec soi pour la consoler et la chérir. Surtout, en femme qui n’arrivera à se construire psychiquement qu’après avoir été détruite physiquement, elle est d’une justesse absolue, on l’accompagne tout du long, sentant sa présence sur l’écran même dans les scènes où elle est absente (c’est dire).

Le premier rôle masculin est un mâle, un vrai. Matthias Schoenaerts campe idéalement un corps fait pour se battre contre les hommes et saisir les femmes. Dans les deux cas, il a toujours envie, il est toujours d’accord. Une représentation brute de la force et du désir. On se verrait bien de temps en temps dans la peau d’une bête pareille, et un peu moins dans celle d’un petit blanc des villes, pour voir ce que ça fait. Mais sa vie n’est évidemment pas simple et il lui faudra beaucoup courir pour éviter d’être rattrapé par la lutte des classes. Et pour compléter l’homme, il lui appartiendra de réaliser pleinement l’existence des autres, et de son petit garçon au premier chef.

Autant le dire tout de suite, je ne considère pas ce film comme le meilleur d’Audiard, « Un Prophète » continue à courir en tête. J’irais plus loin, à certains égards, beaucoup de choses étaient même réunies pour m’agacer et me laisser à penser à une œuvre quelque peu putassière : une violence esthétique, beaucoup de gros plans sur les visages (tous magnifiques), des ralentis soignés, une musique dans l’air élégant du temps… Pourtant, j’ai eu envie de pleurer tout le temps. Il est en effet difficile de ne pas verser des larmes sur la beauté du monde (malgré tout), puisque c’est exactement cela dont on nous parle ici. Et de délicatesse aussi, ce qui n’est pas moins joli.

Sébastien

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