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Que ferait Le Monde sans les Américains ?

mardi 18 mai 2004, par Thomas Bourgenot

Au lendemain du 11 septembre 2001, Jean Marie Colombani, co-dirigeant du journal Le Monde, profitait de ses entrées particulières au journal pour nous chroniquer « tous Américains ». La pilule était difficilement passée, et un nombre incalculable de journaux indépendants s’étaient alarmés de voir ce patron de presse nous prendre ouvertement pour des abrutis. Sous prétexte que les Etats-Unis avaient connu l’horreur, il fallait inconditionnellement se rallier à leur vision du monde. Il fallait être « avec eux » ! Ca, Jean-Marie Colombani l’avait bien compris, alors, il fallait qu’il nous l’explique à nous, les français, « anti-américains primaires ».

Serait-ce la critique acerbe de tous ces journaux indépendants qui le complexait, ou une réelle volonté de montrer qu’il n’était pas plus royaliste que le roi, c’est-à-dire plus manichéen que Georges W. Bush ? Nous ne saurons pas.

Néanmoins, s’il cherchait une manière de se rattraper, les récentes révélations de torture en Irak lui ont donné une occasion de retourner sa veste. En effet, pour qui veut suivre sieur Colombani à la lettre, sa chronique du 14 mai 2004 doit être quelque peu troublante. Cette dernière, « Tous non-Américains ? » (avec quand même un point d’interrogation, inutile il y a deux ans, quand il ne fallait pas se poser de questions... il semblerait qu’aujourd’hui, ce soit nécessaire) nous invite à nous poser des questions sur l’Axe du Bien qu’est la « plus grande démocratie du monde » (le « free world » comme on dit là-bas). « Enfin ! » diront les plus cyniques....

Dans sa recherche de réponse, on peut voir qu’il va assez loin. Il nous explique que « Donald Rumsfeld nous rendrait tous non-Américains. Il est aujourd’hui le meilleur agent de l’anti-américanisme primaire, l’un des responsables de la propagation de sa plus grande vague jamais suscitée dans le reste du monde. » Tel un Alexandre Adler plus remonté que jamais contre le terrorisme international, il argumente que la guerre « a créé très exactement la situation qu’elle était censée prévenir : une coopération, un lien entre Al-Qaida et les groupes djihadistes qui essaiment à travers tout le Proche et le Moyen-Orient. Plus grave, la mise à disposition des moyens d’Al-Qaida au service du nationalisme arabe. » Ce qui a l’air grave, ce n’est pas tant le nationalisme (c’est plutôt bien le nationalisme, regardons ce que ça donne dans le « monde civilisé »...), c’est bien qu’il soit « arabe ».

C’est ensuite qu’il nous raconte le terrorisme islamiste. On pourrait être aussi démagogique que lui en remplaçant dans son texte initial quelques adjectifs et noms propres (quoique pas si propres que ça...). Ainsi, ce superbe paragraphe analytique :

« Le terrorisme islamiste se nourrit d’un sentiment de frustration, d’humiliation, face à l’incapacité du monde arabe à entrer dans la modernité. Les islamistes entretiennent le sentiment d’une dignité arabe constamment foulée aux pieds par l’Occident - Israël, Etats-Unis, Europe ensemble embrigadés dans une croisade antimusulmane sans cesse renouvelée. Ils ruminent ce fantasme et cherchent une compensation en décrivant l’Occident, et d’abord les Etats-Unis, comme un monde dépravé, amoral, violent. », deviendrait :

« Le terrorisme occidental se nourrit d’un sentiment de supériorité, de devoir moral, face à l’incapacité du monde arabe à entrer dans la modernité. Les chrétiens entretiennent le sentiment d’une dignité occidentale constamment foulée aux pieds par l’Orient - Palestine, Arabie Saoudite, Libye ensemble embrigadées dans une croisade antichrétienne sans cesse renouvelée. Ils ruminent ce fantasme et cherchent une compensation en décrivant l’Orient, et d’abord les Etats arabes islamiques, comme un monde dépravé, amoral, violent. »

C’est quelque peu démago, je vous l’accorde, mais, je ne sais pas si c’est lui ou moi qui le suis le plus. Mon cœur balance...

Du reste, comment ne pas voir les Etats-Unis comme un monde « dépravé, amoral, violent », quand on sait que c’est le plus grand importateur de drogues en tout genre, le pays où le sexe, via la pornographie fait le plus d’argent au monde, et où le nombre de morts par balles est le plus élevé... Ca aussi, c’est démago, mais, ça va mieux en le disant.

Mais, c’est après que son analyse devient dérangeante, voire, décevante (jusqu’ici, on rigole plutôt bien, après, on rie jaune, et c’est moins franc, quoique assez français). En effet, Colombani nous dit que pour que les Etats-Unis reviennent à la « meilleure tradition américaine », il faudrait que « les dirigeants américains consentent à se proclamer "tous Européens" ! Car l’Amérique doit s’européaniser. » Et pire : « Elle doit puiser dans une certaine sagesse que la Vieille Europe, si méprisée de Donald Rumsfeld, a acquise à ses dépens, au fil d’un passé colonial qui eut ses heures sombres. »

Alors ça, c’est très, mais alors très fort. On pensait qu’un patron de presse se devait d’éclairer, surtout quand il est le patron d’un des journaux les plus lus et les plus suivis en France. Mais, cette analyse nous pousse à le prendre pour ce qu’il n’est sûrement pas (on l’espère pour lui en tout cas), un ignare, et pire, un ignare qui cherche à répandre son ignorance. Faire des analyses et mettre en perspective demande un minimum de connaissances historiques. Or là, vraiment, on en est loin.

Ne sait-il pas, M. Colombani, que c’est justement notre « passé colonial » qui a appris au « reste du monde » comment faire la « guerre subversive », c’est-à-dire comment faire parler les populations locales supposées « terroristes », par tous les moyens, y compris (et surtout) la torture ? Que c’est grâce à la bataille d’Alger que nous savons débusquer les terroristes, remonter les réseaux, avec certes quelques bavures, que nous savons, en général camoufler des yeux du public ? Que l’expérience de cette bataille d’Alger a permis à de charmants personnages tels que Paul Aussaress de devenir professeur de « guerre subversive » pour les dictatures latino-américaines des années 1970, Chili et Argentine ? Ne sait-il pas non plus que ce type de « savoirs », les Américains, à l’époque nous l’enviaient, et qu’ils auraient donné n’importe quoi pour pouvoir, eux aussi, dispenser des cours de « renseignements » aux militaires latino-américains, et pour aussi pouvoir l’utiliser au sein même de leur « grande nation » respectueuse des « communautés » à partir du moment où elles sont blanches, chrétiennes, et libérales ? (D’ailleurs, c’est ce qu’ils ont du faire... nous donner n’importe quoi.)

Au contraire M. Colombani, on ne peut pas souhaiter aux américains de « s’européaniser » plus. Ils ont déjà tellement appris ! Plutôt que de se nationaliser (ou se « continentaliser ») plus, il faudrait leur souhaiter de s’humaniser. En effet, s’ils s’humanisaient, ils pourraient comprendre que le « reste du monde » n’est pas dupe. Peut être alors arrêteraient-ils de nous prendre pour des idiots en nous faisant croire qu’une guerre puisse se mener sans morts, sans torture, sans veuve ni orphelin.

On dirait que M. Colombani découvre les effets d’une guerre quand les images les lui montrent (d’ailleurs, on est vraiment amené à le croire quand on lit que c’est « la vidéo barbare de Bagdad » qui nous a montré le « vrai visage du terrorisme », le terrorisme « civilisé », lui, ne montre pas d’images « barbares », il les cache et les enterre aussi bien que ses armes de destruction massive, qu’il sort quand même une fois de temps en temps, pour qu’elles prennent l’air, et pour montrer qui est le maître).
Le bon sens suffit, un enfant de sept ans sait que la guerre « c’est pas beau ». Sauf que cet enfant ne pourrait écrire dans un journal comme Le Monde (or, ne dit-on pas que la vérité sort... à l’inverse des chroniqueurs-patrons-de-presse)

Parfois on préfèrerait des analyses de bon sens d’un enfant de sept ans, plutôt que des analyses ultra journalistiques, pseudo intelligentes et surtout très démagogiques...

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