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O temps, suspends ton vol

"Winter Sleep" de Nuri Bulge Ceylan

vendredi 29 août 2014, par Sébastien Bourdon

Cela pourrait être totalement caricatural, je veux dire on parle quand même d’un film turc de plus de trois heures, palmé à Cannes. Qui a envie de voir ça ? A part des bobos de gauche (expression qui relève peut-être du pléonasme, quoique j’aie déjà rencontré des hipsters de droite, ce qui ne serait du coup pas forcément un oxymore).

En réalité, ce n’est pas pour se vanter, mais ces heures là, on ne les voit pas passer. La durée exceptionnelle de l’œuvre ne lui nuit pas et même bien au contraire. L’immersion dans les personnages comme les lieux est totale, et on en vient à se sentir comme un participant silencieux aux évènements plutôt qu’un simple spectateur. Il n’y a donc rien à craindre de ce côté si ce n’est, pour ceux que ça concernent éventuellement, le tarif inhabituel de la baby-sitter pour une simple sortie ciné.

Réfugié dans les montagnes d’Anatolie, en Cappadoce, un homme (Haluk Bilginer), pas encore franchement vieux, mais vraiment plus très jeune, écrit des billets d’humeur pour la feuille de chou locale et s’occupe distraitement de ses biens immobiliers, aidé en cela d’un personnel dévoué. Rôdent autour de lui dans l’hôtel qu’il dirige sa jeune femme au grands yeux tristes (Melisa Sözen) et sa sœur, à la fois neurasthénique et vindicative (Demet Akbag). Notre héros se contente de ce modeste univers, un petit royaume certes, mais dont il pense être le roi.

Acteur de théâtre s’étant toujours refusé à la compromission, et n’ayant donc jamais réellement connu la gloire et la célébrité, il vit ainsi retiré de tout depuis plusieurs années, jouissant de son statut d’homme aisé et respecté en ces lieux magnifiques. Sa misanthropie bien installée, au chaud, loin de la vibration du monde et de ses habitants (Istanbul !), il se croit à l’abri ou s’efforce en tout cas d’y rester. Las, les clients de son hôtel, ses locataires récalcitrants, comme les femmes de sa vie le renvoient à la dureté de l’existence (mais aussi à ses infinies possibilités) et à son profond égoïsme, mortifère pour ses proches (qui ne sont toutefois pas non plus exempts de reproches).

Cet homme convaincu d’être « cultivé, honnête et juste » va se voir renvoyer ses qualités à la figure comme étant des instruments d’oppression pour son entourage dont il userait et abuserait, sans même forcément penser à mal ou s’en rendre compte. Notre héros s’est en effet toujours efforcé de survoler son propre univers en s’installant dans une tour d’ivoire bâtie de principes et élans romantiques, posture qui lui revient logiquement et légitimement en pleine figure. Chacun en prend pour son grade en réalité, personne n’étant exempt de reproches.

L’expérience de spectateur est d’autant plus passionnante qu’à la découverte progressive et subtile de ces personnages fascinants, s’ajoute l’immersion dans une Turquie isolée, mais dont les névroses et angoisses ne diffèrent pas des nôtres.

Nous sommes en Anatolie certes, mais cela pourrait aussi bien être la Russie désolée de Tchekhov, dont les nouvelles ont d’ailleurs inspiré le scenario du film. Installés dans la salle de cinéma, bercés par Schubert (Alfred Brendel s’il vous plaît), nous n’échappons ni aux tourments de l’âme, ni à la piqûre du froid de l’hiver, ni à l’éblouissement face à ces lieux magnifiques.

Nuri Bulge Ceylan, en se penchant ainsi si profondément sur de tels sujets, va contre le propos d’un des personnages : « tu continues de creuser là où d’autres ont déjà tout trouvé ». Ce n’est effectivement pas parce que Bergman et quelques autres ont déjà tout dit qu’il faudrait se priver. Chef d’œuvre.

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