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Midlife Crisis

« L’arrangement » de Elia Kazan (1969)

mardi 9 octobre 2012, par Sébastien Bourdon

Au bord de mon lit, s’accumulent des livres et parfois, il m’arrive d’en terminer, mais sans que jamais la pile ne semble réellement diminuer, incapable que je suis de ne pas en acheter d’autres dans l’intervalle, imaginant toujours que je trouverai le temps de les lire à un moment ou un autre. L’expression de cette sourde angoisse trouve son expression ultime avec les gros bouquins (comprendre au-delà de 400 ou 500 pages). Si j’attaque un de ceux-là, je fais un vrai trou dans la pile, le problème étant que le temps, nécessairement long, pris à l’achever, fera que l’empilement grandira de plus belle. L’on peut aussi considérer que c’est là un moyen fiable de maintenir à portée de main un vaste choix à sa disposition permettant de se saisir de ce qu’on a envie de lire, selon l’envie du moment. Et c’est comme ça que j’ai maintenant presque fini le pavé « Une Vie », l’autobiographie d’Elia Kazan (810 pages quand même, livre paru en 1989).

Naturellement, lorsque l’on se plonge dans un tel ouvrage, en découle inévitablement l’envie de voir ou revoir ses films. Je pense en avoir visionné la plupart, et les ai tous trouvés exceptionnels. Manquait notamment à l’appel celui dont est ici l’objet, et j’étais fort curieux de le découvrir, le sachant tiré d’un ouvrage que Kazan a écrit, lui-même fortement inspiré de sa vie, vie que je commence à maîtriser un peu dans la mesure où il ne me reste plus que 100 pages à lire sur les 810 évoquées plus haut.

Le début du film est surprenant, proche du cartoon, le comique des situations étant essentiellement visuel. Des gens dont on comprend immédiatement qu’ils sont extrêmement aisés, s’éveillent côte à côte mais pas dans la même couche, prennent leur douche, ces dernières étant positionnées comme leurs lits. Tout semble légèrement accéléré, sans que ne cesse jamais de résonner dans toute la somptueuse demeure des radios et télévisions diffusant jusqu’à l’écœurement des slogans publicitaires, rythmant la valse du personnel qui sert nos deux protagonistes. L’homme part travailler en voiture et, le film se lance vers un évènement inattendu (que je ne révélerai pas, sans quoi je vais me faire disputer).

L’œuvre ne cesse de déconcerter, de passionner et d’émouvoir. Kazan a sélectionné d’immenses comédiens (Kirk Douglas, Deborah Kerr et Faye Dunaway), a tiré le meilleur de leur jeu, ce qui n’est pas rien, puis, vraisemblablement dans la salle de montage, a fractionné son film, y ajoutant ellipses et accélérations. Pour décrire le chaos psychologique qui envahit un homme arrivé à la moitié de son existence, l’inventive méthode est brillante et d’une efficacité redoutable.

Quel est donc cet « arrangement » qui donne son titre au film ? Il est somme toute assez classique, une femme et une maîtresse, un temps pour tout, un moment pour chacune, comme la nuit se distingue du jour. Pourtant, ce bel équilibre dont on comprend qu’il a toujours existé chez le personnage principal, publicitaire talentueux, seules les maîtresses ayant varié, vire progressivement à une fatale valse hésitation, pour l’emmener jusqu’aux frontières de la folie. Mais la maîtresse – Faye Dunaway, sublime - n’est pas forcément la cause principale de ce dérèglement, même si elle en est à tout le moins le révélateur. L’âge venant, l’homme, jusqu’alors emporté dans un vertigineux tourbillon consumériste, alors qu’il découvre l’amour au moment de le perdre, voit remonter en lui son enfance, la présence étouffante de son père et de ses origines. Cette sensation inattendue, lui fait cruellement vaciller l’âme et les sens.

Kirk Douglas est évidemment magnifique. Enfant, je pensais qu’il était le plus grand acteur du monde (« Les Vikings » n’est-ce pas), il m’est arrivé de l’oublier, mais à chaque film, j’en suis à nouveau convaincu. Il est parfait pour interpréter ce rôle d’un homme qui a tout réussi mais qui, écrasé par le poids de ses origines (lui-même fils d’immigrés juifs biélorusses), finit par perdre pied. Cela m’a donné envie d’ajouter à la pile au bord du lit sa propre autobiographie, « Le Fils du Chiffonnier », même si je l’ai déjà dévorée à la pré adolescence.

De la même manière, Elia Kazan, pour tirer la matière du livre et du film, s’est inspiré de ce qu’il était, un immigré né à Istanbul, fils d’un marchand de tapis grec originaire d’Anatolie. De cette histoire familiale, de la souffrance du déracinement, de l’âpre lutte pour réussir à se faire une place voulue immense dans un pays qui n’est d’abord pas le sien, Kazan en a tiré une éternelle colère. Consommateur effréné de femmes - comme pour se venger de ses origines modestes - et de culture, obsédé par lui-même, il ne se dépeint pas sous les traits les plus flatteurs. Il consacre également de nombreuses pages dans son autobiographie à ce qui a été considéré comme une épouvantable trahison de ses idéaux comme de ceux avec qui il les partageait, son témoignage en 1952 devant la Commission des Activités Non Américaines. Admirateur de son cinéma, j’en suis presque venu à m’interroger s’il était possible de continuer à aimer l’œuvre après avoir ainsi rencontré l’homme tel qu’il se décrit.

Mais l’ouvrage, « Une Vie », est long, et je ne l’ai pas lâché. Pour finalement, aimer un immense artiste tel qu’il se doit d’être, comme un homme capable de sublimer sa propre médiocrité, capacité qui fait de lui un être supérieur. Et quelle meilleure illustration de cette évidence que ce magnifique film qu’est « L’arrangement » ? Né de sa relation avec l’énigmatique et sublime Barbara Loden, l’œuvre illustre ce qu’a vécu Kazan : une vie de cinéma, une vie comme au cinéma.

Sébastien

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