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Les lectures de Seb

lundi 31 mars 2008, par Sébastien Bourdon

le Journal de Hélène Berr - souvent appelée aussi "l’autre Anne Frank" - suivi d’une bande dessinée pleine de sensibilité. Voilà un exposé des lectures récentes de notre collaborateur préféré...

Le Journal de Hélène Berr : 1942-1944

Si l’on commence par la fin, que l’on ne peut ignorer, c’est l’histoire d’une jeune femme qui mourra de faim et d’épuisement, à la fin de la guerre dans un camp de concentration (à Bergen-Belsen en avril 1945). Mais avant cela, c’était une jeune femme amoureuse. Or, l’homme auquel elle vouait cette affection suprême avait quitté Paris pour rejoindre la France Libre en Afrique. Alors, ne pouvant lui écrire des lettres, elle a tenu un journal, un objet qui s’est transformé en livre et que l’on trouve aujourd’hui en tête de gondole un peu partout. Je pense qu’Hélène n’aurait jamais imaginé un tel sort pour sa prose, mais c’est ce qui est advenu et pour une fois, l’on peut se pencher sur un « succès de librairie ». Ces pages motivées par l’amour se transforment en cours de lecture en un témoignage de la vie à Paris durant l’occupation. Le Paris qu’elle décrit nous est familier, il a peu changé, simplement rarement aura aussi bien été rendu l’aspect oppressant et terrifiant de la période.

Qui est Hélène Berr ? En refermant le livre, je me suis dit que cette jeune femme de 24 ans est, à ce moment là de l’Histoire, la quintessence même du raffinement et de l’intelligence occidentale. Elle est élégante, écrit avec spontanéité et érudition, sans esbroufe. Elle se distrait en faisant de la musique (du violon, Bach et Mozart notamment) avec ses amis, parle plusieurs langues, fait des études et se passionne pour la littérature, du roman russe à la poésie anglaise en passant par « Les Thibault » de Roger Martin du Gard. Elle est totalement laïque ("le judaïsme est une religion et pas une race"), ne voit qu’une humanité (à la fin, il faut bien le dire, elle distingue quand même les allemands du reste de l’humanité), ne vit que par et pour les autres et notamment les enfants.

C’est aussi quelqu’un qui va pressentir la catastrophe mais refusera de s’y dérober, pas par orgueil, ni par fierté, c’est juste une femme qui se tient debout. Elle est néanmoins progressivement écrasée par le monde absurde dans lequel elle vit. Elle écrit des choses proprement hallucinantes à lire à soixante ans d’intervalle : "Quelque chose se prépare, quelque chose qui sera une tragédie, la tragédie peut-être."

C’est ce témoin que la machine va tuer. Lecture éprouvante mais vitale et nécessaire parce qu’elle permet de faire revenir Hélène Berr d’entre les ombres de l’épouvantable nuit du 20ème siècle.

A propos de la déportation d’un enfant, elle écrit : "Qu’on en soit arrivé à concevoir le devoir comme une chose indépendante de la conscience, indépendante de la justice, de la bonté, de la charité, c’est là la preuve de l’inanité de notre prétendue civilisation."

Emmanuel Guibert « La guerre d’Alan » (Tome 3)

Le dessinateur Guibert avait laissé de côté quelque temps cet extraordinaire ouvrage au profit des trois tomes du « Photographe », ouvrage qui a connu le succès que l’on sait. On a pu craindre que ce soit un abandon définitif, il n’en est rien heureusement et la densité, comme l’intensité de l’ouvrage, n’ont pas faibli.

Rappelons qu’il s’agit de la biographie d’un parfait inconnu, Alan Ingram Cope, américain qui débarque comme trouffion en Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale et découvre tout à la fois un continent et les conséquences du conflit qui l’a ravagé. Pas tellement un récit de guerre, plutôt une autobiographie à quatre mains, le livre se poursuit à la 1ère personne, Alan parle, Emmanuel dessine, fasciné par la personne au point d’en faire un personnage. Le livre se poursuit jusqu’à la fin de sa vie en France.

Voilà un ouvrage qui nous donne des nouvelles du monde. Parfaitement introspectif, mais avec la distance du temps qui a passé, le narrateur, Alan lui-même, porte un regard maintenant éloigné sur ses jours anciens et contemple une vie enfuie.

Comment rendre cela en dessins ? Alors que l’exercice semble purement littéraire, l’auteur le dessine parfois avec une minutie photographique (noire et blanche, mais comme fanée). Puis à la case suivante, le dessin se fait elliptique, le décor disparaît et il ne reste que les personnages et votre imaginaire. Ce qui rend l’ouvrage passionnant, c’est qu’aucun trait de crayon ne se prive de faire un choix esthétique. Sans la moindre esbroufe, Guibert transcende les genres et l’histoire.

Seb

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