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Les chiens noirs du Mexique

mercredi 27 janvier 2010, par Sébastien Bourdon

A quand remonte ma fascination pour Jean-Louis Trintignant ? Il y a fort longtemps, d’un temps où l’on parlait de VHS, de cassette vidéo et du cinéma à Enghien-Les-Bains.

Deux films me reviennent immédiatement : Vivement dimanche de Truffaut et La course du lièvre à travers les champs de René Clément. Et bien sûr, Le fanfaron de Dino Risi. Dès que je l’ai vu, et surtout entendu, j’ai pensé, plus grand acteur du monde. Comme dirait mon père, il est « prodigieux ». De Girod à Rohmer, de Kieslowski à Chéreau, je n’ai jamais décroché.

Et puis, devenu vieux monsieur avec ce qu’il faut d’élégance et d’indignité, il en a eu marre du cinéma, et alors que sa santé semble aller diminuant, il ne se consacre plus qu’au théâtre, aux oliviers et à la fabrication du vin à Uzès (« Rouge Garance »).

C’est ainsi que j’avais déjà eu la joie d’aller le voir in vivo, sur scène, interprétant avec sa fille « les poèmes à Lou » d’Apollinaire. Ce fut beau, mais ces déclarations d’amant faites à sa propre fille m’avaient embarrassé. Même si de ce relatif malaise naissait une indéniable et étrange beauté.

L’objet de la soirée audonienne était de nous faire partager son goût pour les poètes libertaires, Jacques Prévert, Boris Vian et Robert Desnos, auteurs qu’il goûte depuis son plus jeune âge.

Pour ce faire, baigné dans des éclairages légers et subtils, Trintignant était accompagné d’un accordéoniste qui intervenait entre les textes et explications de l’acteur. L’accordéon est un instrument qui me fait peur, mais il n’y avait là pas lieu d’être effrayé, c’était beau comme du Dino Saluzzi (Cité de la Musique, un disque ECM). En voilà une belle activité pour un musicien, écouter Jean-Louis Trintignant, jouer quelques notes, écouter à nouveau l’acteur, puis, à la fin, être applaudi.

Dès le premier texte, c’était magique. Jean-Louis nous parlait d’une maison, qui n’était pas à lui, mais dans laquelle il attendait une femme (« Dans ma maison tu viendras » Prévert). Si l’on fermait les yeux, l’on se retrouvait comme plongé dans une sensation surgie de l’enfance, lorsque l’on nous racontait une histoire avant de nous endormir. Et quelle voix, et quelles histoires. C’était profondément émouvant et beau.

On a ri également, bruyamment pour certain, ce qui avait l’air d’enchanter Trintignant, qui a gardé son beau sourire un peu carnassier. « L’on a du mérite à épouser une femme plus jeune que soi. Du mérite à épouser une femme ».

Mais ces trois auteurs, comme l’acteur, ont traversé le siècle le plus brutal de l’histoire de l’humanité. Leurs textes, empreints de poésie surréaliste, n’en sont pas moins baignés par la violence et la mort. Ainsi, Desnos est mort en déportation. Son « Dernier poème », dédié à sa femme et écrit peu de temps avant de mourir, est impressionnant : « il me reste d’être l’ombre parmi les ombres ».

Et puis, aussi et évidemment, c’est très fort ces textes déclamés par un acteur qui a fait la guerre d’Algérie, qui a perdu deux de ses enfants, qui a fait au plus violent l’expérience de la disparition et de la perte, qui a dit à l’enterrement de sa propre fille qu’il ne fallait pas pleurer de l’avoir perdue mais se réjouir de l’avoir connue.

Nous furent évidemment et admirablement servis, entre d’autres textes moins connus, les inévitables « Le déserteur » de Vian ou « Barbara » de Prévert. Je me suis alors mis à imaginer sur la scène la poussière des désastres du XXème siècle qui n’en finissait plus de retomber, salissant à jamais l’humanité, « avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons » (Prévert).

Mais en réalité et malgré tout,

« Pourquoi que je vis

Parce que c’est joli » Boris Vian

A la fin de ce trop court spectacle, les larmes aux yeux, le cœur débordant, tout le monde s’est levé pour applaudir le vieil acteur, le grand monsieur.

Sébastien

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