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Un passage furtif de l’underground British

Les Ninja Tunes s’exposent à Paris

Les Ninja Tunes au Palais de Tokyo le 3 mars 2004

jeudi 4 mars 2004, par Christopher Montel

Le palais de Tokyo avait ce soir à priori tout pour énerver. A l’entrée, des videurs jouant la comédie habituelle de l’agacement et de l’impatience (Du calme les mecs, c’est pas une bande de bobos du 16ème qui vont vous chercher noise...). Toute la raclure des vernissages parisiens venue se regrouper dans les sections Boutique et Bar. Des œuvres « expérimentales » où entre autres on voit sur un écran un type filmant ses propres couilles (Je déconne pas).

Mais passons outre, me dis-je, puisque je vois que l’expo Ninja Tunes se trouve au premier étage. J’y cours, j’y vole (mais pas comme un Ninja), vers une salle cubique dont les murs blancs sont recouverts de posters, affiches et pochettes d’albums agrandies. Il y a aussi des Tee-shirts étendus sur le mur, avec du faux japonais dessus, une nouvelle tendance des années 2000 qui succède à l’anglais Chevignon.

Un DJ, jouant les morceaux des artistes du label, s’est réservé une place discrète dans un coin surélevé de la pièce. Et alors que je franchis les dernières marches, le morceau de Maceo and the Macks, Cross The Track, repris dans la bande son du film Snatch, me fait signe qu’à partir d’ici, tout ira bien...

L’expo est claire, concise. Elle s’adresse à qui veut bien la découvrir. On peut y apprendre par exemple que c’est lors d’un voyage au Japon à la fin des années 1980 que les Britanniques Matt Black, ancien prof d’art et Jonathan More, programmateur et informaticien, tous deux reconvertis dans l’Electro-hip-hop depuis ses tout premiers débuts au milieu des années 80, ont découvert par hasard un livre sur les Ninja, les espions du Japon d’autrefois.

A l’époque, l’étau de la dictature du music business avait vraisemblablement réussi à se resserrer autour de la libre vague créatrice de l’Electro, au même moment où Margaret Thatcher s’était, elle, consciencieusement occupée à harceler les rave parties à grands coups de lois liberticides, en interdisant dans son Royaume (Uni) tout regroupement spontané ou organisé sur des rythmes binaires assourdissants.

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Un concept, un dessin :"L’original-pour les Ninjas seulement" de l’artiste Kev ; venu rejoindre le duo Black-More en 1990

Les raveurs et autres sectes de la Spirale s’étaient alors exilés en Europe continentale, et pour les résistants restés sur place, une seule possibilité : prendre cette loi débile au mot. Plus de rythme binaire Maggie ? On inventera, et ce presque malgré nous, de nouveaux genres qui connaîtront le succès foudroyant que l’on sait pendant les années 1990, la Jungle, la Drum’n’Bass, et la confirmation du mouvement Electro-hip-hop qui avait bourgeonné sur les émissions « Solid Steel ! » sur Kiss FM pendant les 80s avec Coldcut, entre autres.

Nous voici donc vers 1989, et ce fameux bouquin sera pour nos deux exilés venus se ressourcer au Japon le signe qu’une seule stratégie pouvait désormais garantir une indépendance musicale et créative totale : passer de la lumière, usurpée par les spots des grands labels comme Arista, à l’ombre d’un underground furtif et discret. Chez les Ninja, et selon More et Black, « tout était axé sur l’artifice et l’identité cachée ». C’est décidé, l’exil durable ne pouvait être une solution envisageable, et le « non-label » Ninja Tunes naîtra de cet appel à une lutte contre la loi des grands magnats du copyright.

Les premières œuvres des Ninja Tunes- Jazz Brakes se produisent sous le pseudo de DJ Food, destinées selon Patrick Carpenter aussi bien à nourrir le public que pour donner aux DJ les ingrédients nécessaires à leur propres initiatives. Ces albums signalent le début du Trip-Hop, repris plus tard par les artistes de Bristol, tels Portishead ou Massive Attack.

Viennent s’ajouter par la suite les mixages funkisants de The Herbaliser, les débuts inspirés de DJ Vadim, et bien sûr Amon Tobin. A partir de 1994, les Ninja Tunes bifurquent entre la maison N-Tone, qui produit Neotropic, Cabbageboy ou bien Animals on Wheels, et Big Dada en 1996, qui reçoit les styles plus détendus de Roots Manuva, ainsi que le groupe français TTC, dont les paroles se distinguent nettement des tendances moralisantes des groupes de Rap de l’Hexagone pour se pencher vers un style plus humoristique.

Mr Scruff vient se joindre au label, ce qui lui permet de produire en toute liberté ses petits personnages en forme de patate dans ses clips 3D. Les Ninja Tunes en effet ciblent leurs objectifs au-delà de la simple créativité musicale pour explorer leur potentiel audiovisuel, en fondant un département multimédia, Hex. En 1997, c’est au tour de l’énergie créatrice du Canadien Kid Koala de venir compléter un peu plus la myriade de talents des Ninja Tunes.

Mais revenons à l’expo proprement dite. La disposition particulière des sculptures, illustrations, photos et des clips vidéo sur petit écran confirme l’esprit du label. Pas de racolage donc, pas de célébration grandiloquente pour combler un quelconque manque d’imagination et d’originalité. Une présentation qui n’envahit pas la pièce, mais l’habille suffisamment pour donner au visiteur la liberté de s’y intéresser- ou bien d’en avoir rien à foutre.

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Y en a qui n’ont manifestement pas appris à rouler leurs blazes chez les Ninjas...

Pour regarder les mini documentaires ou les créations visuelles de Zen TV sur petit écran, sorties aussi apparemment en DVD, des petits casques étaient disponibles. On y voit une séance de recouvrement d’un mur craquelé avec, et sur une musique de, DJ Vadim, qui, une fois l’ œuvre accomplie, déconne avec un agent de police. Autre documentaire vraiment remarquable, une interview de Kid Koala depuis ses débuts chez Ninja Tunes. Toujours fidèle à lui-même, le Kid de Vancouver déjoue la caméra en donnant l’illusion qu’il n’est qu’un simple bonhomme...une technique développée à partir du credo des Ninja Tunes ? Plutôt sa façon de vouloir s’effacer devant ses propres créations- musicales bien sûr, mais aussi ses sympathiques petites BD.

Le meilleur de ces docus était pourtant un bref historique de l’industrie du tabac. Pas de moralisations, juste une énumération de dates et des récups d’anciennes publicités des années 30 à nos jours, où l’on apprend qu’une marque de cigarettes (Je ne vous dis pas laquelle, pas par autocensure, il manquerait plus que ça, mais parce que j’ai tout simplement oublié son nom) assurait que fumer éclaircissait la gorge. Un petit mot à la fin, le tabac tue plus que l’alcool, les accidents de la route et le sida réunis...

Il aurait été évidemment ironique pour le label des Ninja de sombrer dans l’ostentatoire, mais je regrette quand même qu’il n’y ait pas eu d’artistes pour présenter un peu l’expo, ou tout simplement discuter avec les visiteurs. Mais bon, ça fait plaisir de constater que la loi sacro-sainte de la discrétion est toujours de vigueur aujourd’hui malgré la célébrité du label, et si l’anonymat aujourd’hui est garant de la qualité des œuvres produites par le label Ninja Tunes, alors espérons ne jamais voir en personne les mecs derrière le projet se pavaner en public - ce qui n’est pas prêt d’arriver.

Et en effet, l’esprit est toujours bien là : mettre la création au devant de son auteur, favoriser uniquement le message et non les méthodes employées à sa diffusion, refuser les déboires d’une stratégie de communication qui bouffe les messages qu’elle est sensée diffuser, comme le déplorait si bien le philosophe Marshall MacLuhan (« The medium is the message ») dans les années 1960...

Une expo de quelques jours, jusqu’au 14 mars, histoire de marquer le coup sans laisser trop de traces, pour permettre la diffusion d’idées, le partage d’images et de sons, et ce dans un espace-temps concentré, et repartir discrètement, sans fanfare. Un travail véritablement professionnel des gens du secret, qui n’ont une fois de plus pas trahi les principes qui font de ce label un véritable sanctuaire pour toute création libre et indépendante.

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