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Le vote électronique : lettre ouverte à mon préfet

lundi 11 juin 2007, par Christopher Montel

Monsieur le Préfet, votre réponse photocopiée à mon courrier relatif aux machines à voter me certifie que lesdites machines sont sous contrôle rigoureux, par des organismes indépendants. Les informations que vous énumérez et défendez ont retenu toute mon attention. C’est pourquoi je souhaite vous répondre à mon tour ouvertement.

Annoncées comme une véritable révolution tayloriste dans l’histoire de la démocratie, les machines à voter sont souvent présentées comme de merveilleuses économies de temps et de mouvement. Des résultats immédiats, une performance maximisée, en attendant l’avènement d’une élection sans électeurs.

Les machines à voter seraient aussi plus immunisées contre la fraude électorale. Finie l’époque des victoires à 99,99% des petits pères de peuples à travers le monde, fini le bon vieux temps de Jean Tiberi et du vote outre-tombe, à Paris notamment. Si on les avait eu dans les années 1990, Xavière son épouse n’aurait jamais pu bourrer des urnes virtuelles pour le compte de son « saint Jean » sans prendre d’abord des crash courses informatiques et maîtriser l’art de "hacker". Des méthodes de fraude ringardes, « à papa », qu’on ne verra plus !

Le problème c’est que pour les moins intoxiqués d’entre nous, heureux citoyens consommateurs du monde libre, les machines à voter ont su prouver qu’elle pouvaient desservir encore plus discrètement la fraude électorale, lorsqu’on apprit peu à peu, par bribes, qu’aux États-Unis le système automatisé défectueux de cartes à poinçonner (introduit dans les années 60) avait déjà permis de disqualifier des milliers de votes en faveur du candidat démocrate Al Gore, contribuant en grande partie à la victoire aujourd’hui reconnue comme frauduleuse de Georges W Bush en 2000.

Mais restons impartiaux, l’heure en France n’est pas aux calomnies, notre président nous l’a dit et redit. Tous les partisans des machines à voter n’approuvent pas les méthodes d’intimidation du maire UDF André Santini à Issy-les-Moulineaux, qui voulut condamner au nom de sa commune deux élus socialistes ayant appelé à protester contre l’introduction de ce merveilleux progrès technique dans notre République.

On peut même penser aujourd’hui que l’avenir de ces machines en France n’est pas garanti. Récemment le Conseil constitutionnel lui-même a conclu que les machines à voter rendent « opaque ce qui était visible ». Pléthore d’associations surgissent un peu partout, aux niveaux locaux, régionaux et associatifs pour dénoncer cette pernicieuse introduction de machines intimidantes, voire terrorisantes pour certaines catégories peu familières avec le règne de l’électronique, comme ces tiers et quart mondes de la société moderne que constituent les vieux et très vieux.

Les machines à voter ne sont pas des ordinateurs, qui peuvent à la limite, on est prêt à le croire, bénéficier d’un système de protection, un firewall, contre des fraudes hackeuses. Ce sont en fait des circuits intégrés, comme les téléphones portables, qui fonctionnent avec une puce. Cette puce contient, vous l’aurez compris, toutes les données enregistrées.

Pour reprendre les conclusions du Conseil constitutionnel, les machines à voter rendent opaques le processus électoral. Mais elles rendent surtout carrément invisible la fraude électorale. Autrefois, une caméra, voire de simples yeux de témoins, suffisaient à traquer la fraude, comme par exemple en Algérie dans les années 1990. Il fallait déplacer et remplacer des boîtes à urnes, faire disparaître les vraies, transporter les fausses. À Paris lors des élections municipales, selon un témoignage paru dans Le Canard Enchaîné, Xavière Tiberi avait plongé ses propres mains dans les boîtes pour accélérer la cadence déjà fastidieuse de bourrage des urnes. Il faut maintenant une permission officielle, qui exclut d’emblée nos chers journalistes du Canard et leurs confrères ailleurs qui méritent ce titre, ainsi qu’un diplôme BAC + 5 en informatique spécialisée pour vérifier si les puces de ces machines intégrées n’ont pas été manipulées.

Vous m’informez, Monsieur le préfet, que les sociétés NEDAP NV et FRANCE ELECTION SARL qui fabriquent ces machines sont agréées. Mais par qui ? Des personnes physiques et morales indépendantes et bien intentionnées bien sûr, je n’en doute pas, mais qui ont besoin elles-mêmes de compétences et d’expertises techniques pour effectuer leur travail de vérification. Ceci exclut du coup une lisibilité de leur travail de vérification par d’autres. Devrons-nous dès le premier scandale établir des comités de vérification des comités de vérifications ? Une lisibilité d’experts certes, mais somme toute illisible pour le commun des citoyens.

Une succession de scandales autour des machines à voter éclatent encore à ce jour, notamment le fait qu’une bonne centaine d’exigences définies par le Ministère de l’Intérieur, les fameuses « 114 exigences » que vous mentionnez, n’a à ce jour jamais été respecté dans certaines circonscriptions, justement en raison du manque de lisibilité générale qui ne permet pas de vérifications à grande échelle. Je vous renvoie Monsieur le Préfet à ce que vous avez écrit dans votre réponse, signée puis photocopiée. Un passage en particulier regorge de justifications indiscutables, toutes aussi convaincantes les unes que les autres :

« Présentement, leur utilisation répond à un triple but : économique et matériel (en réduisant les coûts d’organisation des élections et en accélérant le dépouillement des résultats le soir du scrutin.) ; environnemental (en supprimant les bulletins papier) et citoyen (en permettant un accès plus aisé aux opérations de vote pour les personnes handicapées). »

Prenons le temps, je vous prie, de regarder d’un peu plus près votre exposé des bienfaits de la machine à voter.

Progrès économique et matériel

En effet, les dépenses publiques en bénévoles de quartiers pour le dépouillement des votes ont augmenté ces dernières années. Il semble évident que l’État ne peut plus payer ces volontaires bénévoles, qui amènent leur café et gâteaux certes, mais utilisent impunément sur place l’eau du robinet pour faire la vaisselle !

De plus, c’est sûr qu’une énorme machine qui fait trembler les chaises de la cantine d’école dans laquelle se trouve le bureau de vote coûte moins chère en assemblement, composants, déplacement et énergie qu’une demi-douzaine de tringles en fer, de panneaux et de rideaux noirs.

Progrès environnemental (en supprimant les bulletins papier)

Une lettre au format A4 sur du papier glacé de bonne qualité est envoyée dans une enveloppe à chaque électeur consommateur qui dépend d’une circonscription moderne ayant adoptée les machines à voter. Cette lettre montre le choix qui sera affiché sur le clavier de ladite machine entre les produits candidats. Je vous invite à la regarder en détail, je l’ai scanné, en couleurs en plus. Y est imprimé du gris clair, du gris foncé, du gris tout court, des couleurs vives en veux tu en voilà. La profondeur des marques, reproduites par la magie numérique de mon fidèle petit scanner, vous donne une idée de l’épaisseur du papier.

Dans chaque bureau de vote, un panneau entier est dévoué au fonctionnement de la machine à voter, au cas où les moins vifs d’entre nous n’auraient pas encore compris, toujours sur papier glacé de bonne qualité, format A2. On reçoit toujours par la poste les pubs sur papier décrivant les diverses qualités compétitives des produits candidats.

Mais au moins, la douzaine de petits bulletins et enveloppes sur papier recyclé et recyclable, au format A15003, a disparu. Une belle victoire dans la lutte pour l’environnement. C’est l’Amazonie entière qui va pouvoir souffler de répit !

Progrès citoyen (en permettant un accès plus aisé pour les personnes handicapées)

En effet ! Je ne savais pas que les handicapés n’étaient pas des citoyens à part entière avant l’avènement de la machine à voter. Un peu comme les citoyens Algériens musulmans dans la République colonialiste me diriez-vous. Le vote des borgnes équivalait à la moitié d’un vote. Le vote par procuration lui n’existait pas, et un aveugle ou un handicapé n’avait tout simplement pas le droit d’entrer dans une urne pourtant parfaitement assez large pour accueillir chaises roulantes, béquilles ou accompagnateur assermenté. Mais aujourd’hui encore, il faut toujours avoir une main fonctionnelle pour appuyer sur le clavier de ma machine à voter. Le jour où une machine pourra sonder nos opinions et choix politiques dans nos pensées mêmes est malheureusement encore lointain !

Au vu de l’ensemble de ces éléments, et dès lors que ces faits énumérés ci-dessus sont vérifiables dans la presse indépendante sur papier et sur Internet, je reste convaincu que les machines à voter constituent une grave menace pour la lisibilité du processus électoral et démocratique. Leur acceptation par une grande partie du corps électoral et des autorités est à déplorer. Lisons Orwell, rendons sa lecture obligatoire dans les lycées et collèges, pour mieux nous convaincre que 1984 n’était qu’un livre, et que nous devons tout de même garder les pieds sur terre, et surtout, nous rassembler. Le rassemblement avant tout.

Je vous prie de croire, Monsieur le préfet, en l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

Messages

  • Excellent article, et drole.

    Dommage qu’il soit un peu orienté dans sa périphérie ce qui nuit au fond du texte, qui lui est indiscutable grace a votre écriture.

    Je suis pour le retour à notre bon vieux dépouillement ; quoi qu’un jour je ne serais pas contre la possibilité d’un vote à distance, ou électronique. La facilité technique de l’acte de voter favorisera j’espère cet acte démocratique.

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