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Le Bois et le Fer

« Les 400 Coups » de François Truffaut (1959)

mercredi 7 décembre 2011, par Sébastien Bourdon

Ami lecteur, si tu existes et que tu me lis, il ne t’échappera pas que la vision sur grand écran d’un film de Truffaut par un dimanche après-midi pluvieux était à même de me mettre dans un état proche de la béatitude. Si l’on excepte les soubresauts agacés d’un grognon qui s’offusquait, avant même que le film ne commence, de la modeste agitation des bambins nous accompagnant (cinq enfants, qui se sont par ailleurs fort bien tenus), le plaisir fût à la hauteur des attentes. Comme quoi, Clémenceau ne disait pas forcément juste lorsqu’il affirmait que « le meilleur moment dans l’amour, c’est quand on monte les escaliers ».

Et quel film ! Truffaut, critique connu à l’époque pour être le pourfendeur du cinéma franchouillard, se mouille alors bien plus que la plupart de ses confrères nés ou à naître, en réalisant lui-même un film. Premier essai, premier chef d’œuvre, et le temps qui passe ne change rien à l’affaire. Le rythme, le jeu, la manière de filmer n’ont pas pris une ride. Seule peut-être la prise de son était un peu trouble, d’autant qu’il y a ici évidemment beaucoup de post-synchronisation (ou peut-être suis-je en train de devenir sourd).

Le cinéaste naissant commence par une œuvre qui est terriblement autobiographique, Truffaut règle à sa manière, par cette histoire d’enfant délaissé, ses comptes avec sa famille et la société qui l’a vu naître. Porté par un tout jeune Jean-Pierre Léaud époustouflant, il ne manque aucune de ses cibles. L’enfant ne s’égare que par manque d’amour et cette graine de violence trouve à se développer face à l’ignorance et à la brutalité de la société et de ses institutions. En germe, l’on sait déjà que c’est le goût de la littérature (Balzac) qui guidera le jeune héros, à défaut de le sauver.

Au-delà de l’universalité de sa réflexion sur l’enfance, le film nous restitue, plus de cinquante ans après sa sortie, une description documentaire d’un Paris déjà oublié. Aux abords de la place Clichy, vivait ce que l’on appellerait sans doute une « classe moyenne inférieure » qui a aujourd’hui pratiquement quitté les lieux. Nous sommes dans le Paris d’avant la gentrification. La saleté des cages d’escaliers, les intérieurs étriqués nous sont montrés comme des données, comme une évidence, là n’est même pas le sujet. On travaille dur la semaine dans les bureaux parisiens et le dimanche, on part un peu à la campagne.

Les femmes travaillent aussi, elles ne sont plus forcément là pour tenir le foyer et un deuxième revenu est indispensable. Elles sont libres sexuellement, mais ici l’enfant en est la victime, délaissé par une mère plus préoccupée de ses amants que de sa progéniture (une once de misogynie est peut-être ici à déceler, mais Truffaut aimait trop les femmes pour pencher en ce sens). Cet abandon est d’autant plus cruel que le père est inconnu, et que le beau-père, tout bonhomme qu’il soit, n’est pas moins responsable de la situation et capable de décisions particulièrement cruelles.

L’école, la justice, la police nous sont montrées comme de institutions incapables de compréhension et d’empathie pour ceux qu’elles encadrent. La société française ne sait que faire de ses enfants, et si des lueurs de compréhension et réflexions surgissent parfois (juge, psychologue...), c’est quand même toujours la brutalité imbécile qui est retenue. En cela aussi, le film n’a pas vieilli.

L’enfant ne trouve du réconfort qu’auprès de ses semblables, avec lesquels il fait de joyeuses bêtises, sans mauvaises pensées, sans jamais oublier de rire et de courir.

Ce n’est évidemment pas un film destiné prioritairement aux enfants, mais il leur est parfaitement accessible. François Truffaut filme à leur hauteur (voir notamment une scène sublime d’enfants assistant à un spectacle de Guignol), ce qui permet à un jeune public de parfaitement s’y retrouver, de s’identifier à ce qui se passe sur l’écran et de le comprendre intimement, même si les évènements décrits ne ressemblent pas forcément – et heureusement - à leur vie quotidienne.

Film révolutionnaire et toujours vibrant, il m’a semblé faire écho à ce qu’écrivait Godard en préface de la « Correspondance » de Truffaut, « François est peut-être mort, je suis peut-être vivant. Il n’y a pas de différence. »

Sébastien

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