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« La Forme de l’Eau » de Guillermo del Toro

vendredi 9 mars 2018, par Sébastien Bourdon

Tragedy and Delight

Le titre n’est pas mensonger, le film s’ouvre sous l’eau, celle qui joliment mais symboliquement envahit dans son sommeil une jeune muette endormie.

Classiquement, un film de freaks défend la beauté des laids, mais on se pique aussi ici de dénoncer de biens moches humaines tendances : le monstre, le vrai, est un raciste brutal sans nuances que ne dissimule pas son adhésion totale aux valeurs politiques (l’anticommunisme primaire) et esthétiques (Cadillac et résidence proprette de banlieue) de l’Amérique des années 50. Il prend ici les traits de Michael Shannon, également croisé chez le réalisateur Jeff Nichols, puisque fabuleux comédien.

Le scénario recycle habilement clichés de films d’effroi et fondamentaux gothiques. Une jeune muette donc, aussi silencieuse que gracieuse (Sally Hawkins), occupe les fonctions de femme de ménage au sein d’un mystérieux centre de recherches. Est un jour accueilli au sein dudit établissement un étrange humanoïde amphibie venu de la lointaine Amazonie. Rapidement, entre ces deux êtres incomplets et empêchés, se noue une relation tendre, entre œufs durs et vieux jazz qui craque.

Cet amour naissant est évidemment menacé par la voracité humaine, qu’elle soit soviétique ou capitaliste. Il faudra donc fuir ce monde cruel et un aréopage disparate de personnages (un vieil homosexuel, un juif russe, une femme noire, une muette délicate et une créature marine, n’en jetez plus) va tenter d’organiser l’escapade.

A vouloir rendre à la fois belle et troublante sa « Créature du Lac Noir » (1954) contemporaine, le réalisateur mexicain a peut-être poussé le bouchon - de la baignoire - un peu loin et s’est laissé gagner par un excès de mièvrerie. Et c’est ainsi que l’on se sent continuellement tiraillé durant la projection entre la grâce de ce qui se passe sur l’écran et l’étalage de bons sentiments.

L’on pourrait se demander si la douce apesanteur qui règne le plus souvent n’aurait pas amené Guillermo del Toro à quelque peu s’assoupir, comme lui-même alangui par la beauté de ce qu’il filme.

Mais il est en réalité assez difficile de blâmer un si bel objet. Charmant et drôle comme l’onanisme en baignoire pratiqué par l’héroïne, il vous transporte toujours très agréablement. Même la violence inhérente à l’histoire ne surgit que très sporadiquement, bien moins souvent en tout état de cause que dans les précédents opus de Guillermo del Toro (et notamment le très beau et plus cauchemardesque « Labyrinthe de Pan » - 2006).

On n’est donc guère dérangé par l’œuvre, et on se dit qu’on aurait apprécié d’être un peu plus bousculé, le film frôlant notamment trop avec le Jean-Pierre Jeunet d’Amélie Poulain et pas assez avec celui d’Alien (dans l’eau, on ne vous entend pas très bien crier).

La moisson d’Oscars trahit sans doute un peu la trop grande légèreté du propos, l’eau apparaît bien tiède, quand les temps troublés justifieraient peut-être de sacrer des œuvres autrement plus ambitieuses intellectuellement.

Sébastien

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