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Justice pour Tous

"Anatomy of a Murder" de Otto Preminger (1959)

lundi 12 septembre 2016, par Sébastien Bourdon

« Anatomy of a Murder » de Otto Preminger (1959)

Quelque soit le métier que l’on exerce, si on le connaît suffisamment, il est fort rare de le trouver bien représenté à l’écran. L’exercice de la justice, quelque soit le côté de la barre où l’on se trouve (éventuellement même derrière les barreaux) n’échappe pas à cette règle, il est ainsi difficile de ne parfois pas plisser le front quand, sous les oripeaux du réalisme, se cachent souvent de grossières invraisemblances.

Le film de procès connaît toutefois quelques chefs d’œuvre : « Douze Hommes en Colère » - 1957 - de Sidney Lumet, pour prendre le plus célèbre, mais aussi « Le Procès Paradine » - 1947 - ou « Le Faux Coupable » - 1956 - d’Hitchcock, « Du Silence et des Ombres » - 1962 – de Robert Mulligan, « Le Sergent Noir » - 1960 - de John Ford... Mais, le plus souvent, la représentation cinématographique de la justice n’esquive pas la caricature, le cinéaste néophyte trouvant plus souvent qu’à son tour le moyen de se prendre les pieds dans le décor (voire le décorum).

Il est évident que l’on ne va pas parler ici des échecs trop nombreux, mais plutôt des réussites trop rares, et en l’occurrence de celle du film susnommé d’Otto Preminger (avec l’honnêteté faite homme James Stewart et la sublime Lee Remick).

Paul Biegler (Jimmy Stewart donc) est un avocat un peu isolé au sein du Barreau local, on sent qu’il a connu des jours meilleurs ou plus glorieux, cantonné qu’il est aujourd’hui à de petits dossiers, mais à de grandes parties de pêche à la mouche en solitaire. Son acolyte alcoolique Mc Carthy (Arthur O’ Connell) descend doucement la pente spiritueuse qui mène au tombeau, et son assistante dévouée Rutledge (Eve Arden), si dévouée soit-elle, se désole de l’absence de rentrées d’argent. En attendant un retour à meilleure fortune, notre avocat pêche et joue du piano, parfois même avec Duke Ellington himself (excusez du peu).

Le portefeuille vide, mais le frigo plein (de poissons morts), il accepte, avec pourtant un peu de réticence, de défendre un militaire (Ben Gazzara) accusé du meurtre de celui qui aurait violé sa femme (la divine Lee Remick). Avec minutie, brio et inventivité, le réalisateur filme cette préparation au procès, le déroulement de celui-ci et son issue.

Mais l’on est ici loin du schéma manichéen, notamment cher à un certain courant du cinéma américain. Que le spectateur n’espère pas une issue confortable, avec des gentils qui seront absous et des méchants condamnés à la nuit des géhennes carcérales. Le film, d’une indéniable force d’évocation et cinématographiquement intouchable, enseigne ou rappelle cette évidence, il n’est d’autre justice en ce bas monde que celle des hommes, avec ses faiblesses et son intrinsèque imperfection.

L’accusé n’est ainsi pas sympathique, falot, vraisemblablement menteur et probablement brutal, il ne donne nul envie au spectateur d’aspirer à son sauvetage devant la Cour d’assises. Quant à sa fiancée (la somptueuse Lee Remick), fille un peu légère, madone de trailer park, elle inspire plus du désir que de l’empathie et il faut d’ailleurs beaucoup d’énergie à notre héros pour résister à l’attraction terriblement sexuelle opérée sans fards par cette dernière.

Il faut également relever combien cette femme livrée à la vindicte masculine se révèle en réalité un personnage tragique, victime de ses propres pulsions comme de celles des mâles. Mais le jugement moral ne porte évidemment que sur les siennes, celles du sexe dit « faible », coupable par essence. Il faut ainsi voir ces hommes en costume s’interroger sur la réalité d’un viol au seul prétexte que l’homme n’aurait pas éjaculé. Et ce rire terrible dans la salle d’audience saluant l’évocation de la pièce essentielle au procès qu’est sa petite culotte, restée disparue dans la bataille. La grande perdante de la justice des hommes (qui n’aura donc jamais mieux porté son nom) est incontestablement la femme. Le film avait d’ailleurs plus heurté à l’époque pour les aspects purement techniques de la sexualité évoqués sans fards devant le tribunal que pour le sort réservé au personnage féminin.

Et pourtant tout est terriblement enthousiasmant dans ce film que son inhabituelle longueur (deux heures quarante) ne dessert jamais, bien au contraire. James Stewart déploie une énergie et un langage merveilleux, il a nécessairement dû ici faire naître nombre de vocations. Le juriste rat de bibliothèque n’est pas un « nerd » déconnecté, sa recherche scrupuleuse et méthodique tend vers une forme de triomphe, pas forcément celui né du surgissement de la vérité, mais de l’accomplissement de l’œuvre de justice.

La vision n’est pas optimiste, loin de là, puisque le résultat du procès est présenté comme par essence frustrant et insatisfaisant (et potentiellement injuste). Mais, en ces temps troubles où l’on voudrait embastiller tant de gens pour acheter une tranquillité qui n’existe pas, il faut se souvenir que, même dans le doute, il est moralement plus inacceptable de mettre un innocent en prison que de libérer un coupable.

Sébastien

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