On reproche aujourd’hui aux journalistes de ne pas offrir une information viable et objective. Si le rôle du journaliste est avant tout d’informer, il doit également analyser l’actualité et stimuler une réflexion autour de cette dernière. La seule façon de faire réfléchir son lecteur est de montrer qu’on a soi-même réfléchi. Dès lors, lorsqu’un journaliste expose un point de vue, son article constitue le point de départ d’une réflexion ou d’un nouveau débat. L’opinion présentée par le journaliste dans un article, si elle doit être argumentée et s’appuyer sur une information viable, n’en demeure pas moins subjective. Mais si elle est présentée comme telle, quel mal y a-t-il à cela ? Le lecteur est libre d’adhérer ou non à la pensée du journaliste, et la lecture de l’article reste dans un cas comme dans l’autre, enrichissante. Une opinion se construit également par opposition. On ne peut pas reprocher à un journaliste d’exposer un point de vue auquel certains pourraient adhérer sans réfléchir. Son rôle n’est pas d’apprendre à ses lecteurs à réfléchir par eux-mêmes. Il appartient au contraire au lecteur de faire la part des choses. Un article devrait toujours être perçu comme une invitation à réfléchir par soi-même et non être utilisé comme du prêt à penser. Peut on donc reprocher à un journaliste d’exposer son point de vue, tout subjectif qu’il soit ? Certainement pas.
En effet, les lecteurs de la presse ont bien trop souvent un comportement de consommateur. Plutôt que de se construire leur propre opinion en confrontant différents points de vue, en lisant différents journaux, ils recherchent une pensée toute faite, ou même oserais-je ajouter, ils attendent de leur journal qu’il leurs dise ce qu’il faut penser. Ainsi, si on assimile par exemple, Libération à un journal politiquement à gauche et que l’on se veut de gauche, alors on ne peut que boire les paroles des journalistes de « Libé ». Lors d’une conversation assez animée, l’un de mes amis a posé une question qui m’a mise hors de moi. Nous parlions de la presse et l’un d’eux expliquait que tel journal était en bref, un torchon. C’est à ce moment là qu’un autre a demandé ingénument : « Mais alors que faut-il lire ? ». Personne ne peut prétendre qu’assimiler un journal à une idéologie politique n’a pas de sens, cependant il est selon moi important, voire essentiel, de lire différents journaux, pour se construire sa propre opinion. On choisit trop souvent un journal de prédilection, qui correspond à une idéologie à laquelle on souhaite s’identifier, et alors on s’interdit de lire des choses avec lesquelles on ne serait pas d’accord, ou bien qui ne correspondent pas aux idées politiques que l’on souhaite revendiquer. Et c’est selon moi une erreur. Car plus on lit, plus on apprend. Et connaître et comprendre les arguments adverses, est une façon de ne pas diaboliser ce que l’on ne connaît pas, et d’avoir une opinion réfléchie. Cette peur et cette paresse, ce besoin d’être toujours « bien pensant », sont des obstacles redoutables à toute réflexion.
Ainsi, si les idées du journaliste découlent d’une analyse approfondie de l’actualité, et que ce dernier expose les limites de son raisonnement, le comportement de consommateur du lecteur est seul responsable des dérives actuelles. Cela reviendrait à dire que si finalement le débat autour de l’actualité est biaisé, la faute en incombe aux lecteurs qui ne savent pas l’interpréter. Pourtant non, ce n’est pas vraiment le cas.
Le rôle du journaliste reste avant tout de rechercher l’information la plus objective possible et d’analyser cette dernière. Ce n’est qu’ensuite, au terme de cette analyse, qu’il peut et doit formuler ses idées. Il me semble pourtant que le processus soit bien souvent inversé. Le journaliste assujettit les faits, aux idées qu’il souhaite faire passer, idées en adéquation avec ce que les lecteurs attendent de leur journal. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises n’est pas la question. Ainsi le journaliste pour faire passer une idée, présente une information partielle et biaisée qu’il utilise au service de ses convictions irrationnelles. Comment dès lors, peut le lecteur prendre du recul par rapport à ce qu’il lit ? Si le journaliste appuie ses idées sur une information objective, ou du moins aussi objective qu’elle peut l’être, il ne peut que laisser la possibilité au lecteur de ne pas être d’accord. Tout raisonnement a ses limites, et le journaliste doit s’efforcer de toujours les exposer. Certains diront que c’est impossible de le faire si l’on veut être crédible. Je leur répondrais que c’est faux. On ne peut être crédible que si l’on montre que l’on connaît les arguments de ceux qui ne pensent pas comme nous et que l’on a réfléchi aux limites de notre propre raisonnement. Je veux devenir journaliste et je suis persuadée qu’il est possible de présenter une opinion réfléchie, découlant d’une analyse approfondie de l’actualité (et non l’inverse), tout en montrant les limites de son argumentation, et en incitant ainsi le lecteur à réfléchir.
Je pense que finalement on ne peut que inviter les journalistes non pas à plus de modération, mais à ne pas toujours présenter leur opinion comme une vérité irréfutable et figée. Tout simplement, à plus de modestie.