En lisant ce livre, cher lecteur de Sounds, il m’est arrivé plus d’une fois d’avoir les yeux qui picotaient sous l’effet d’une larme sournoise, prête à jaillir de mes paupières... Et pourtant, je me demande bien si tel était l’intention véritable de la jeune Annick Kayitesi.
Qu’elle veuille bouleverser, cela tient de l’évidence - on ne parle pas de son expérience au Rwanda pendant le génocide de 1994 sans une certaine envie de partager les horreurs, les malheurs et les peurs. Mais la démarche d’Annick va une étape plus loin. Elle ne se contente pas de « raconter » ses impressions de jeune fille de l’époque, mais elle choisit de nous raconter son présent et les quelques années qu’elle a passées en France depuis son accueil par ce pays.
Son livre est parfois difficile à lire. D’origine Tutsi, Annick Kayitesi ne prend pas de pincettes lorsqu’elle nous décrit la façon dont sa mère fut mise à mort sauvagement par des Hutus sans pitiés, de jeunes gens perdus qui se croyaient eux-mêmes face à des bêtes féroces. Et quelles bêtes ! Une mère de famille, ses enfants et ses nièces. Annick raconte tout cela exactement comment ça s’est passé. Tandis qu’à certains passages de Nous existons encore, le récit est descriptif et élancé, les passages les plus sombres de la vie d’Annick Kayitesi sont contés de manière factuelle, méthodique. Et c’est très important.
On connaît les difficultés des rescapés de l’holocauste face au monde « réel », le monde hors des camps. Comment raconter ? Comment faire comprendre l’horreur qu’on a vécue ? Parfois même, il fallait convaincre que cela avait été, qu’on avait vu de ses propres yeux les scènes épouvantables qui se déroulèrent dans les camps de la mort...
Pour Annick Kayitesi, qui a perdu tant de proches dans ce carnage, dont sa mère, sa cousine et son adorable petit frère, Aimé, la vie continue. Elle a terminé ses études en sciences politiques et met un point d’honneur à faire parler du génocide de ce petit état africain oublié... Son style est celui d’une jeune étudiante et ceux qui s’attendent à de la prose victorienne seront déçus. Mais qu’ils se taisent ces insatisfaits. Le livre d’Annick Kayitesi vaut mieux que le meilleur roman, le meilleur essai paru l’année dernière...
Annick Kayitesi a bien comprit qu’il fallait raconter pour que subsiste l’espoir - malheureusement tant de fois déçu - du « plus jamais ça ».
Polo
