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Ici comme ailleurs

« Les Apaches » de Thierry de Peretti

samedi 14 septembre 2013, par Sébastien Bourdon

Longtemps, je suis allé en Corse. En descendant de l’avion, les odeurs de maquis me donnaient immédiatement une sensation de retour à la maison, bien qu’aucune racine autre qu’affective ne me rattache à cette terre. Le sort de cette région m’a toujours intéressé, ses sites comme sa mentalité, son atmosphère si particulière. Comment ne pas être fasciné par un tel endroit, ne serait-ce qu’esthétiquement, lorsque l’on passe dans la même journée d’une randonnée en montagne perturbée par une pluie diluvienne à une baignade dans une eau limpide ?

Pourtant, le temps passant, une gêne persistante s’est installée. Cette mentalité insulaire, ce souci d’affichage d’une forme de fierté virile, caricaturale souvent, amenant jusqu’à une violence endémique pour un regard ou un propos. Atmosphère étrangement brutale, uniquement par soubresauts, qui n’empêche pas l’existence d’un tourisme de masse, généralement ignorant des réalités de ces lieux, des tensions qui les traversent quotidiennement.

Cette transhumance de « Gaulois » ou de « pinzut » envahit les lieux, étalant parfois une richesse insolente, renforçant encore cette impression de société qui ne fonctionnerait que sur des privilèges et des passe droits. Mais peut-être et peut-être pas, car on peut avoir beaucoup visité et beaucoup lu, la Corse n’est jamais simple, et on se trouve souvent en proie à une vision caricaturale.

Le film dont il est ici objet est de nature à éclairer, notamment dans son souci de filmer une autre Corse, celle-là même que je pressentais, qui m’a toujours fait un peu peur, même si elle ne m’a jamais directement menacé. Habilement toutefois, le réalisateur, un local de l’étape qui plus et, s’il montre ces corses promptes à sortir un fusil pour un regard mauvais sur un parking de boîte de nuit, décrit surtout une société gangrenée par la violence, laquelle surgit finalement d’un contexte légèrement décalé par rapport à l’imagerie traditionnelle que l’on se fait de l’île de Beauté et de ses mœurs. Seule certitude, le pire est probable quand il n’est pas certain. Inspirée d’un fait-divers s’étant produit sur les lieux mêmes du tournage, l’histoire obéit par ailleurs strictement à la logique du roman noir, celui qui toujours, invariablement, finit mal. L’aspect sociétal de l’œuvre rend de fait l’ensemble encore plus sombre.

La projection du film ayant également donné lieu à une rencontre-débat avec le réalisateur, ce dernier nous a préalablement présenté son film comme « un conte cruel de la jeunesse dans une Corse contemporaine ». On ne saurait mieux dire (on pourrait d’ailleurs presque s’arrêter là, mais on est bavard). Le film obéit par ailleurs à tous les qualificatifs dont la presse l’affuble : âpre, sec, tendu, physique, sans une once de romantisme. D’une courte durée, à peine une heure vingt, il s’offre toutefois quand même quelques respirations esthétiques et des moment d’errance dans ces paysages périurbains désolés de Porto-Vecchio auxquels jamais le touriste ne prête attention.

Mais évidemment, il y est surtout question de violence, et de son caractère inéluctable. Seuls le moment et l’origine de son surgissement restent inconnus au spectateur. Le titre de l’opus fait penser à John Ford, mais nous renvoie en réalité plutôt aux bandes que l’on disait sauvages dans le Paris de la Belle Epoque. Les pieds bien ancrés dans son territoire corse, le film tend également brillamment vers l’universalité et la contemporanéité. Aujourd’hui et maintenant, voilà ce qui se passe dans cet endroit, semble nous dire le réalisateur, mais cette volonté de l’auteur n’est nullement assommante ou par trop démonstrative, il est laissé beaucoup de place au hors-champs et une grande liberté demeure pour le spectateur de se faire son idée de ce que l’on lui donne à voir. Jamais on ne cherchera à nous expliquer doctement ce qui se passe, à nous d’appréhender et de tenter de comprendre.

Les comédiens, tous amateurs issus d’un casting local ou presque, sont prodigieux de naturel, et l’on assiste effrayés, abattus, à leur juste incarnation de cette bêtise teintée d’avidité qui amène d’autres hommes, des presque enfants, au crime.

La scène finale, très belle et beaucoup plus éthérée que le reste du film, est peut-être la plus glaçante. Elle nous rappelle que l’on danse tel de tristes ignorants sur le corps des autres, des obscurs, des sans grades et même des morts.

Sébastien

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