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I’m the motherfucker that found this place, Sir

« Zero Dark Thirty » de Kathryn Bigelow

mercredi 20 février 2013, par Sébastien Bourdon

L’autre jour, une amie de longue date et fidèle lectrice (du moins, tant qu’on parle de cinéma), m’évoquait son peu d’intérêt, voire son relatif dégoût à l’idée de voir le film dont il va ici être l’objet. La quête de Ben Laden, le terrorisme, la torture, constituent il est vrai des sujets peu ragoûtants. Mais qu’importe le sujet finalement, seul compte le regard. Or, à n’en pas douter, la cinéaste concernée ayant un talent hors du commun (« Démineurs » !!!), le film va nécessairement un peu au-delà de son sujet, en sublime le thème et nous parle du monde dans lequel on vit, ce qui est toujours intéressant. Au surplus, il est éventuellement dommage de se priver de ce regard féminin atypique sur un monde violent et essentiellement masculin. Quitte à être dérangé sans doute, mais pour se distraire, comme le disait Sean Penn, « il y a les putes et le bowling ». Ou le football.

Quand Ben Laden a finalement été abattu par un commando américain, le Président Obama a déclaré « justice est faite ». L’autre jour, notre Président Hollande, évoquant les raisons de l’intervention française au Mali, a précisé : « que faire des terroristes au Mali ? Les détruire ». C’est exactement cet univers là que s’attache à décrire Kathryn Bigelow.

Le film, après une ouverture dans le noir où nous entendons les hurlements de panique des victimes du 11 septembre, se poursuit par une longue séance de torture sur un prisonnier islamiste, menée par les services secrets américains. Notre regard s’incarne dans celui de l’héroïne qui, contrainte à ce spectacle, reste impuissante, puis mue ensuite par sa volonté féroce d’accomplir son travail, en finira presque complice, à tout le moins détachée de l’inhumanité des actions de ses pairs.

L’acteur Jason Clarke, interprète de l’exécutant des basses œuvres, est exceptionnel. Un occidental, tout ce qu’il ya de plus sympathique au premier abord, presque débonnaire avec sa barbe de hipster. On le croiserait sans doute sur son VTT le dimanche, ou à l’épicerie bio. Son mantra, tout au long des interrogatoires, « si tu mens, je te fais mal ». Se détache de cette terrible atmosphère une scène fascinante où le bourreau et la victime se renvoient à la figure leur statut de coursier, de saute ruisseau de la violence mondiale.

Le monde dans lequel nous plonge pendant plus de deux heures trente la réalisatrice Bigelow est assez évidemment oppressant, mais c’est le nôtre. La violence y est permanente, explosant inévitablement mais irrégulièrement, à l’instar des soubresauts de l’écorce terrestre, comme une vision à peine outrée de la fragilité de nos existences. L’essence même de notre humanité, aucune certitude, si ce n’est que cela finit mal.

Le procès en complaisance qui a parfois été fait à Kathryn Bigelow est en revanche injuste. Cette cinéaste laisse au spectateur le soin de se faire une opinion, le considère comme un roseau pensant, se refusant à marteler un message, tenant presque à faire de son film un documentaire. De la même manière, dans ce triste jeu viril, elle se refuse à toute gloriole, à tout patriotisme, se contentant de livrer à nos regards un monde sans désirs si ce n’est celui de tuer.

Plus fascinant encore, l’amour, sous toutes ses formes, semble ici inexistant. Seuls subsistent les liens forts entre agents, soudés par le travail parfois assez moche à accomplir pour protéger la nation américaine, qualifiée de « homeland », terme presque abstrait pour ces exilés volontaires loin de chez eux, géographiquement comme sociologiquement. Toutefois, si puissants soient ces liens noués dans l’effort, la peur et le sang, la trahison pour conserver son maroquin de fin de carrière reste envisageable. Sans effets appuyés, nous est d’ailleurs assez bien montré comment à la CIA l’on passe finalement aisément du tee-shirt de bourreau au costume cravate à Langley, cappuccino dans une main et Blackberry dans l’autre.

Le casting est évidemment remarquable et la direction d’acteurs au diapason (Jennifer Ehle notamment), comme toujours Kathryn Bigelow maîtrise le fond comme la forme. Mais le film pêche peut-être quand même un peu par son actrice principale, Jessica Chastain, et ce bien malgré elle. Elle joue fort bien, mais elle a un défaut majeur, elle est bien trop jolie et connue mondialement pour cette caractéristique (en sus de ca cinématographie déjà riche, elle a notamment tourné un spot publicitaire pour Saint-Laurent). On peine ainsi à voir en cette splendide rousse, souvent fort bien coiffée, l’agent tenace qui a fini par trouver Ben Laden, « l’homme le plus recherché au monde ». La cinéaste aime à présenter des personnages indéchiffrables, à l’instar de Jeremy Renner, interprète principal de son splendide précédent opus « Démineurs » (2009), mais n’y parvient cette fois pas totalement.

Le film reste toutefois impressionnant jusqu’à son apogée, les trois derniers quart d’heure coupant littéralement le souffle (alors qu’on connaît la fin). Au surplus, le caractère esthétique de l’œuvre n’en dessert pas le propos, qui reste sinistre de bout en bout.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » (Aragon)

Sébastien

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