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Gloria

« Deux jours, une nuit » de Jean-Pierre et Luc Dardenne

mercredi 4 juin 2014, par Sébastien Bourdon

En regardant sur l’écran évoluer Sandra (Marion Cotillard), on se dit que Rosetta a bien grandi, mais que la vie est toujours merdique sous le soleil capitaliste. Riche idée d’ailleurs des réalisateurs que de ne filmer la Belgique qu’au soleil, permettant au film d’échapper à une vision trop misérabiliste qui nuirait à la clarté du propos.

Bizarrement, notre héroïne m’a fait penser au Charlot de Charlie Chaplin. Au début du film, elle vient juste de se remettre – d’une dépression – que déjà la vie veut la plaquer à nouveau au sol. Tel le petit personnage au chapeau melon, on veut la sortir du cadre quand elle souhaite surtout y rester. Ainsi, sans cesse elle chute et toujours se relève. Les temps modernes, dans le film, ce sont les sonneries de toutes sortes, de téléphones portables, du four, de la ceinture de sécurité, de portes d’entrée… Chacune marquant comme un retour sur le ring, sans même que le précédent round se soit achevé.

L’histoire est on ne peut plus contemporaine. Alors qu’elle s’apprêtait à reprendre son emploi après une longue maladie (dépression donc), Sandra apprend que son employeur s’est livré à un sordide marché auprès de ses collègues : s’ils renoncent tous à leur prime annuelle, elle ne sera pas licenciée, sinon, elle partira. Le vote est tombé comme un couperet, 1 000 Euros, c’est une somme, personne ne peut faire une croix dessus et c’est donc à son triste sort qu’elle a été abandonnée.

Bienvenue dans le siècle. Mais notre petit animal fragile, soutenue par une collègue et amie (et par pas mal de Xanax aussi), se refuse à cette décision vite entérinée, anticipant les effets désastreux de la perte de son emploi sur son univers psychique et économique. Elles obtiennent donc de la direction que l’on vote à nouveau et Sandra, aidée de son époux, qui voit sans doute dans ce calvaire la seule manière pour elle de sortir par le haut, entreprend le temps d’un week-end de tenter de convaincre ses collègues de prendre une décision différente.

Quoi de plus humiliant que cette quête auprès de ses pairs afin d’obtenir d’eux qu’ils renoncent à un argent dont ils ont tant besoin, au profit de l’emploi d’une collègue dont on ignore même si elle est encore à la hauteur après avoir été absente si longtemps ? Parfaitement consciente du caractère presque dégradant de sa démarche, Sandra ne réclame surtout pas la pitié, mais en appelle simplement à un peu d’humanité et d’équité. De l’indignité, il n’y en avait que dans ce vote biaisé, et c’est une injustice qu’elle veut réparer. Elle récoltera un peu de tendresse et d’empathie, mais aussi une inévitable violence.

Nouvelle chez les deux frères belges et cinéastes, Marion Cotillard fait plus que le job, elle semble ici littéralement habitée et parfaitement juste dans un rôle éminemment difficile. On la savait capable du meilleur (chez Audiard, indiscutablement) et c’est dans cette droite ligne que son interprétation s’inscrit. Chacun de ses gestes, chacune de ses mimique, fascinent par leur naturel. C’est indéniablement une gageure que de faire jouer les obscurs et les sans-grades par des vedettes internationales. Or, bien dirigée, cette fille nous fait totalement oublier une filmographie disons parfois discutable et une aura « glamour » (ou tarte, c’est selon).

Le sujet est délicat et l’on ne peut qu’admirer l’aisance avec laquelle les cinéastes échappent à toutes les chausse-trappes potentielles. Chaque péripétie est subtilement amenée, l’expression jouer juste vaut pour tous les comédiens (les enfants notamment) et l’on parcourt avec Sandra, dans la joie et la douleur, cette terrible et magnifique trajectoire (le film relève presque du thriller).

La beauté est dans le mouvement et dans ce que tirera l’héroïne du voyage. Comme le dit un migrant arménien qui rêve de rejoindre New York à pieds dans « America, America » (Elia Kazan -1963), « chaque jour, j’avance » (« each day, part of the distance »).

Sébastien

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