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Feel the Flames

Enslaved, le Divan du Monde, vendredi 4 novembre 2016

lundi 7 novembre 2016, par Sébastien Bourdon

Enslaved, le Divan du Monde, vendredi 4 novembre 2016

En ouvrant les yeux sur ce petit matin blême, il fallut se rendre à l’évidence, l’été indien s’était brusquement achevé, une pluie glacée tombait sur la ville annonçant l’arrivée de l’hiver. Une journée somme toute idéale pour aller écouter les norvégiens d’Enslaved, ces derniers étant basés à Bergen, bourgade où l’on compte jusqu’à deux-cents quarante journées de pluie par an (source : Wikipedia).

Devant nous, à subir l’humidité dans la file d’attente, il s’en trouve justement pour parler entre eux un sabir clairement nordique. Ce soir, pas de doute, les Vikings sont parmi nous.

L’ouverture du bal se fait toutefois avec des texans, le jeune groupe Oceans of Slumber. Leur premier album, sorti cette année (« Winter », tout un programme) constitua une très belle révélation dans un genre brutal mélancolique. Le disque tourna donc beaucoup sur ma platine et je me faisais une joie de les découvrir sur scène. Force intacte de l’Amérique qui persiste à nous envoyer des musiciens à la hauteur de leurs disques. La sincérité et l’envie sont indiscutables, le groupe, bien que presque intimidé d’être là, si loin de chez lui, n’en oublie pas de jouer avec ce qu’il faut de vigueur une musique belle et exigeante. L’admirable chanteuse noire Cammie Gilbert surjoue peut-être un peu la sensualité, mais on ne va pas se plaindre, tant de grâce et de beauté, ça nous change des hurleurs poilus habituels.

Et quel organe que celui de cette femme, pas une faute note dans l’interprétation, avec une implication permanente, portée par les vagues de musique de ses acolytes virtuoses. Leur set se termine avec un (« This Road… ») sur lequel la chanteuse répète à des « I wish there was a way to satisfy » à vous tirer des larmes. Larmes que la demoiselle me confiera d’ailleurs également elle-même retenir en interprétant ce passage (oui, oui, je discute avec les chanteuses après le spectacle).

Le groupe suivant, Ne Obliviscaris, n’y allons pas par quatre chemins, relevait de la punition auditive. Au regard de l’enthousiasme déclenché dans la salle par ces garçons, on sent bien que l’on ne fera pas l’unanimité ici.

Ledit combo, en sus d’une équipe classique (basse, batterie, guitaristes), et sans doute pour être dans l’air du temps, compte deux chanteurs, un qui growle et cultive un look de friandise pour GI interlope, l’autre qui fait dans la mélopée langoureuse, et joue aussi du violon. Ce dernier ressemble d’ailleurs à s’y méprendre à André Rieux. Hasard ? Je ne crois pas.

On ne les connaissait pas mais maintenant on sait pourquoi : énervement factice et musique prévisible, rendue encore plus difficilement audible par les assauts de violon. De bons garçons cela dit, nous avons ainsi pu apprécier les louables efforts faits dans la langue de Molière par le violoniste australien chantant (tout ça pour découvrir à la fin que le guitariste était francophone, la spécialité de ce groupe est donc définitivement de faire beaucoup d’efforts pour pas grand chose).

Pour nous libérer de ce douloureux violon de l’automne, il était temps de passer aux choses sérieuses, Enslaved est apparu encore plus à-propos. Dehors tombait le crachin, à l’intérieur, ce sont les éléments naturels déchaînés qu’ont semblé annoncer la musique tellurique de nos sémillants norvégiens. Si la bonne humeur ne quittera jamais musiciens et spectateurs ravis, musicalement on passe là dans une toute autre dimension. Un véritable mur sonore sur lequel dansent les clous.

Cela pourrait surprendre le néophyte, mais la violence musicale est ici si sublime et libératrice qu’elle redonne le sourire aux garçons mélancoliques, et enthousiasme même jusqu’aux plus jolies femmes de la salle (si peu nombreuses soient-elles).

La musique d’Enslaved ne se départit ainsi jamais d’une intelligence, d’un à propos et d’une pertinence par delà sa puissance et sa munificence. Chacun des musiciens participe à l’élaboration de ce savant mélange sur disque, mais en concert, leur habituelle cohésion gagne en souplesse et en efficacité, phénomène qui frappe particulièrement sur les extraits les plus anciens de leur répertoire. On se prend à redécouvrir l’évidente complexité de leurs morceaux, cette capacité du groupe à toujours rebondir plus haut et plus loin quand la musique semble pourtant avoir libéré toute sa puissance possible.

Comment ainsi ne pas évoquer le guitariste soliste Ice Dale, dont les envolées précises et concises sont définitivement toujours du meilleur ton, aiguisant notre appétit sonore sans jamais l’étouffer avec de vaines élucubrations démonstratives.

Lorsque le concert s’achève, on réalise, ému, que l’on pourrait toute sa vie n’écouter que cela, quitte à se consumer d’intensité. Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage.

Sébastien

« Feel the flames, the streams of life below,
Feel the flames, that blinds your inner eye,
Seek and find, what lingers deep inside,
Seek and find, but do not try to understand ».

« Roots of the Mountain » (« Riitiir » - 2012)

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