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Eloge de la folie

« Mission to Lars » de William Spicer et James Moore (2012) / « Des Fleurs pour Algernon » pièce d’après la nouvelle de Daniel Keyes, mise en scène Anne Kessler (théâtre Hébertot)

mercredi 19 mars 2014, par Sébastien Bourdon

Tom Spicer souffre depuis la naissance du syndrome de « l’X fragile », une forme d’autisme aigu. Proche de la quarantaine, il n’est plus un enfant depuis longtemps, il vit et travaille au sein d’un établissement spécialisé dans la verte campagne anglaise. Sa sœur aînée et son jeune frère sont de trépidants londoniens, qui vivent leur existence relativement loin de lui, géographiquement et affectivement, quand ils réalisent soudain qu’ils ont peut-être même cessé de se préoccuper de lui. Or, Tom a une passion, Metallica, qui se double d’une obsession, rencontrer leur batteur Lars Ulrich. Réaliser un rêve est propice à la mise en images et, en l’espèce, à un rapprochement familial. Voilà donc nos anglais embarquant leur frère sur les routes américaines en camping-car à la recherche d’une rencontre bien difficile à organiser, si ce n’est même impossible.

Evidemment, comme tout un chacun, on imaginerait que la principale difficulté de l’aventure résiderait dans la possibilité d’arriver à rencontrer Lars Ulrich, célébrité mondiale. Personnellement, j’aimerais beaucoup rencontrer ce garçon et j’imagine volontiers que cela ne serait pas évident (à cœur vaillant rien d’impossible !). Mais ce joli documentaire déplace le problème pour nous amener à réaliser et comprendre un obstacle bien plus grand encore : du fait de sa maladie et des angoisses irrépressibles qu’elle génère, il est envisageable que Tom ne veuille aller aux concerts et ne soit surtout pas capable d’attendre de rencontrer son idole.

Pour le fan de Metallica - et même pour le « fan » de manière générale, avec tous les dérèglements neuronaux que cela sous-entend - l’empathie avec ce garçon pas comme les autres, extrêmement drôle et attachant, est aisée. Mais cette œuvre modeste est finalement de nature à émouvoir au-delà des personnes évoquées, par une universalité indiscutable. Il est peut-être handicapé, mais finalement, comme beaucoup d’entre nous, Tom est potentiellement tétanisé par la seule possibilité de voir ses vieux rêves se réaliser, et ce jusqu’à la panique.

Algernon, quant à elle, est une souris blanche de laboratoire, aux yeux cerclés de rouge. De souris normale, elle est devenue géniale, à la suite d’une opération chirurgicale effectuée sur son cerveau. De ce fait, aux tests effectués sous contrôle scientifique, elle bat systématiquement le pauvre Charlie, un garçon simple d’esprit. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre assez vite que le projet des hommes en blanc est de faire subir le même parcours à notre gentil benêt. Et c’est ainsi que Charlie devient finalement Charles, génie en tout et n’importe quoi, esprit supérieur aux capacités inouïes. Avec cette brusque intelligence, il développe également des capacités aigues de compréhension des autres, qui l’amèneront rapidement à se replier quelque peu sur lui-même (quand son cerveau lui donne quant à lui l’impression de se déplier), dans un nécessaire élan misanthrope.

Las, Algernon finit mal, annonçant à notre héros un inéluctable et terrifiant retour à la situation de départ. Cette trajectoire en cloche, pour intéressante qu’elle soit, n’amène pas à des développements de concepts ou idées révolutionnaires sur la malédiction d’être tout à coup doué de raison dans un monde absurde. La pièce, adaptée d’une nouvelle, tient surtout ici par son exceptionnel et unique interprète, Grégory Gadebois. L’exercice de l’acteur n’est pas évident, et se prêterait aux pires cabotinages, il n’est en effet pas donné à beaucoup de comédiens que de pouvoir jouer simultanément l’idiot du village et Einstein sans changer de personnage. Par petites touches subtiles, il incarne cette transformation et l’humanité qui s’en dégage en toutes circonstances car, quelque soit son état mental, le personnage principal ne cesse jamais d’être sensible aux autres et à leur contact, conservant invariablement une forme d’intelligence émotionnelle extrêmement frappante.

Il n’est pas certain au final que le sort de la souris soit plus enviable.

Sébastien

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