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Dibbouk

« A Serious Man » de Joel et Ethan Coen

mardi 2 février 2010, par Sébastien Bourdon

Je suis philosémite pratiquant.

Je ne m’en cache pas d’ailleurs. Ainsi, samedi soir, j’ai dîné chez des amis, ils m’ont offert deux livres (j’ai des amis délicieux) : Comment le peuple juif fut inventé de Shlomo Sand et La lamentation du prépuce de Shalom Auslander. J’aime les juifs et les livres, entre autres. Et puis ne dit-on pas que le peuple juif est le peuple du livre (plus précisément « le peuple de l’interprétation du livre » selon Armand Abecassis).

Avec A Serious Man, c’est à ma connaissance la première fois que les frères Cohen se frottent franchement à leur milieu d’origine, la communauté juive américaine « suburban middle-class » (de la fin des années 60, pour être encore plus précis).

Pour ne rien vous cacher, j’ai beaucoup aimé, mais j’ai été parfois terriblement décontenancé par ce film.

L’ouverture est magistrale, on entre brusquement dans un conte du yiddish land. On se croirait dans un Shetl issu d’une nouvelle Isaac Bashevis Singer. Bizarrement, dans ce court passage, se déroulant dans un monde disparu dans la violence nazie, sont quand même posées les fondations du film. Des événements se produisent et les protagonistes ne les comprennent pas forcément, agissent toutefois en fonction, en commettant peut-être des erreurs.

Le ton Coen est là, en ces lieux et temps inhabituels chez eux - mais lourds de résonances dans leur histoire familiale : des personnages truculents, un humour décalé et une violence subite.

Puis, sur la musique du Jefferson Airplane accompagnant le générique, nous quittons ce cadre pour nous retrouver plongés dans la banlieue américaine des 60’s, synthèse du monde idéal occidental que la fin du Summer of love, la guerre du Vietnam, Malcom X, Charles Manson... feront voler en éclats, mais ce n’est pas l’objet du film.

Pourquoi nous avoir plongés si loin en arrière pour commencer ? Rien ne nous l’explique clairement. Ces personnages semblent n’avoir pas de lien avec les protagonistes du film, si ce n’est une religion commune.

Les frères Coen veulent-ils ainsi rappeler leurs origines à une partie de la communauté juive américaine ? Ce n’est pas si clair et peut-être n’avais-je pas les clés pour en appréhender totalement le sens. Peu claires furent également pour moi certaines références pointues à la Torah ou à la Kabbale.

Toujours est-il que les rites religieux, même vides de sens, s’avèrent fondamentaux dans le film. On y trouve notamment la meilleure scène de bar-mitsva de toute l’histoire du cinéma, parfaitement hallucinée.

Notre héros, Larry Gopnik (interprété par un inconnu ou presque, Michael Stuhlbarg), professeur de physique à l’apparence de Joaquin Phoenix pas sexy, voit soudain s’abattre sur sa vie organisée et cartésienne, une série de malheurs divers, essentiellement familiaux (sa femme veut divorcer, ses enfants sont en roue libre, son frère envahissant semble fou et peut-être même dangereux). A la faculté, un étudiant coréen étrange le harcèle, des lettres anonymes arrivent sur le bureau de ses supérieurs, sa promotion semble menacée quoiqu’on lui dise le contraire.

Il est par ailleurs extrêmement troublé par une somptueuse voisine, Madame Samsky, cette dernière s’obstinant à bronzer nue dans son jardin. Personnellement, j’ai trouvé que cette absence de tenue lui allait à merveille, à cette somptueuse séfarade dans la fleur de l’âge.

Face à tous ces événements inexpliqués, qui ont presque la saveur d’un conte - comment ne pas penser à une malédiction mystérieuse - Gopnik, pourtant peu religieux, décide de consulter des rabbins car c’est ce que tout le monde lui conseille, même son avocat. Or, tous lui tiennent des propos creux, voire incompréhensibles et ne lui sont évidemment d’aucune aide (série hilarante de personnages, typique des films estampillés Coen). Mais la religion n’est peut-être pas la coupable, ces juifs auraient-ils perdu le sens de leur culture et de leur histoire ? Ainsi, aucun des rabbins ne comprendra tout de suite le terme « guet » (divorce religieux), trahissant leur inculture.

C’est souvent drôle et même, chose plus rare chez les frères Coen, parfois tendre et émouvant.

De manière surprenante, sur un scénario qu’aurait pu tourner Woody Allen, le film se déroule paisiblement, bien que narrant une série d’effondrements. C’est également esthétiquement indiscutable, la couleur de la pellicule, le choix des décors et des lieux. J’ai également pensé à l’univers de David Lynch avec cette beauté formelle sous laquelle se cachent des choses étranges. Les acteurs sont prodigieux et la musique, entièrement d’époque, parfaite (Hendrix notamment).

Je me suis donc senti porté de bout en bout, mais en même temps, comme parfois un peu laissé au bord d’un chemin beau et vaguement inquiétant.

Sébastien

P.S. dis-donc ami lecteur, voilà longtemps que je n’ai pas parlé de la musique du Diable. Heureusement, j’ai Saint-Vitus la semaine prochaine.

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