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Derrière la porte

« Angel » Ernst Lubitsch (1937)

lundi 2 mai 2011, par Sébastien Bourdon

Quel merveilleux moment que l’obscurité qui tombe dans la salle et que débute sur l’écran un opus aussi délicieux et raffiné que ce Lubitsch méconnu. On connaît pourtant ses classiques, « Ninotchka », « Sérénade à trois » ou encore « To be or not to be », mais celui-là ne me m’évoquait rien.

La trame est vieille comme le monde bourgeois, une femme, un mari, un amant. Il s’agit là d’un scenario propice au rire, inspiré d’ailleurs d’une pièce de théâtre, mais également aux larmes et pourquoi pas, au meurtre. Lubitsch ne tranche pas, flirte avec le drame, aborde la comédie de mœurs, mais refuse toute distance amusée, ne transformant pas le spectateur en rieur des infortunes du cœur.

Le début du film est on ne peut plus romanesque, une femme superbe (Marlene Dietrich), débarquée d’un avion de pacotille, atterrit dans un Paris fantasmé, fait de luxe et de stupre. Dans un salon russe, semble t’il haut lieu voluptueux de notre capitale, la femme qui a eu là un passé, rencontre un digne représentant d’une certaine élégance anglo-saxonne qui, subjugué par sa beauté, la séduit.

Elle ne cédera pas complètement et, dans une très belle scène elliptique, disparaîtra dans le Paris nocturne. L’homme, désespéré, va la rechercher avidement et la trouvera par hasard, peu de temps après, confortablement installée à Londres, au bras de son mari, haut diplomate de son état.

De manière passionnante, le film met les trois personnages à égalité dans cette situation qu’ils n’ont pas voulue et qui leur échappe. La femme n’est pas moins victime de ses sentiments confus que les deux hommes, amoureux comblé pour l’un, aspirant transi pour l’autre.

Le film avance en s’ancrant progressivement dans le côté tangible de l’histoire. Marlene Dietrich semble ainsi au départ totalement en phase avec l’idée iconique que l’on s’en fait. Ses tenues sont époustouflantes et, lorsqu’elle apparaît à l’écran, avec comme un halo lumineux autour de son visage, on a l’impression physique que cela sent le patchouli dans la salle de cinéma. Puis petit à petit, se révèle un être pétillant et drôle, mais plein de cassures et de fragilités. Elle fume trop, dort mal, gère comme elle peut cette maladie d’amour dont elle craint qu’elle ne l’emporte. Désirer, c’est douloureux, mais cela occupe un peu avant le néant. Le problème est que choisir, c’est aussi – et surtout ? - renoncer.

A cet avant-scène aristocratique fait écho le ballet des valets et des servantes. Ils savent le quotidien de leurs maîtres à l’abri dans leurs grandes demeures, et dans les subtils changements, ils décèlent, sans toujours les comprendre, les drames rencontrés. Même la géopolitique n’a plus de secret pour eux, ils comprennent de l’agitation de leur maître la tragédie qui vient. C’est par eux que Lubitsch amène les rires dans son film grave, et c’est aussi de leurs propos que ressort la réalité du monde, la guerre est pour demain, ils n’en doutent pas. Et ils ont raison.

Sébastien

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